Baad – Cédric Bannel

Cédric Bannel - Baad (2016)

Cédric Bannel – Baad (2016)

4ème de couv’…

BARBARIE
Des jolies petites filles, vêtues de tenues d’apparat, apprêtées pour des noces de sang.

ABOMINATION
Deux femmes, deux mères.
À Kaboul, Nahid se bat pour empêcher le mariage de sa fille, dix ans, avec un riche Occidental.
À Paris, les enfants de Nicole, ex-agent des services secrets, ont été enlevés. Pour les récupérer, elle doit retrouver un chimiste en fuite, inventeur d’une nouvelle drogue de synthèse.

AFFRONTEMENT
Il se croit protégé par ses réseaux et sa fortune, par l’impunité qui règne en Afghanistan. Mais il reste encore dans ce pays des policiers déterminés à rendre la justice, comme l’incorruptible chef de la brigade criminelle, le qomaandaan Kandar.

DÉFLAGRATION
Nicole et Nahid aiguisent leurs armes.
Pour triompher, elles mentiront, tortureront et tueront.
Car une mère aimante est une lionne qui peut se faire bourreau.

Mon ressenti de lecture…

Tout d’abord je tiens à remercier Babelio et sa Masse Critique spéciale et les Éditions Robert Laffont avec sa collection La bête noire, sans qui je serais peut-être passée à côté de la découverte de cet auteur!

Le qomaandaan Kandar, chef de la police criminelle, est chargé d’élucider le viol, la torture et le meurtre de petites filles d’une dizaine d’années retrouvées dans une étrange tenue d’apparat dans des bidonvilles de Kaboul…
Kandar a beau être un ancien soldat, tireur d’élite aguerri, pour lui, ces assassinats sont insoutenables et intolérables… on ne touche pas aux enfants… surtout lorsqu’un schéma se détache rapidement de ces morts et qu’il sait que dans dix jours exactement, il y aura une autre petite victime…

Si nous, lecteurs, connaissons dès le départ le nom de cette petite fille, Badria, Kandar ne le sait pas encore…

Et Kandar, aussi animé de droiture et de justice qu’il soit, n’a pas que des alliés autour de lui et ses ennemis n’attendent qu’une maladresse ou une inattention de sa part pour saboter son enquête, sa carrière et surtout sa vie…

A Paris, Nicole Laguna, ancien cadre de la DGSE, est enlevée, ainsi que Martin, son mari, Christopher et Garance, ses enfants. Le chef suprême de la mafia, Alfredo Vipere, lui ordonne de retrouver LE chimiste qui offrira les clefs du monopole mondial de la drogue. Il sait que Nicole est une pointure en matière de recherche de grands criminels. Sa retraite n’y change rien, elle doit mettre la main sur ce Franck X, un fantôme. Sinon, sa famille disparaîtra…

Mais qu’est-ce qui relie ses deux affaires éloignées géographiquement? Quel rapport entre le monopole de la drogue et un assassinat d’enfants?

Le roman est rythmé par des chapitres égrenant le funeste compte à rebours qui doit marquer la mort de Badria, alimentant l’angoisse et le suspens de l’issue de cette enquête qui va entraîner Kandar bien au-delà du drame humain et du simple petit pervers solitaire qui en est responsable. Il va devoir démêler les enjeux des luttes de pouvoirs financiers, ethniques, religieux, politiques et diplomatiques d’un pays dévasté et du monopole d’un trafic de drogue à l’échelle mondiale…

L’Islam et son cortège de terrorisme, de pays en guerre, d’a priori, d’intolérance et de racisme se retrouve bien trop souvent à la une des médias pour que ce soit un thème que j’affectionne… et pourtant…

J’ai grandement apprécié cette incursion dans ce pays islamique, l’Afghanistan, si souvent stigmatisé.
L’auteur n’a pas versé dans le voyeurisme, dans le pathos ou le discours partisan. Au contraire, il nous plonge dans une situation qui semble inextricable mais où l’espoir n’est pas mort, il émaille les détails historiques réels et actuels d’une touche de cynisme et d’ironie, d’une pointe d’humour, parfois, qui allège la chape qui pourrait nous écraser, tant ce lieu ressemble à un nœud de vipères et concentre tous les combats. C’est un tour d’horizon d’une société gangrenée, un portrait pudique et véritable d’un pays blessé et fragile, un portrait très bien documenté, loin des clichés médiatiques et politiciens.

De la géo-politique, un narco-état, des guerres intestines, des interventions internationales, de la corruption, de la religion, de la violence, des trafics, de la fragilité de la condition féminine… et des combats, toujours des combats… Et malgré tout, de l’espoir et de la beauté…

Le qomaandaan Oussama Kandar n’a pas perdu espoir, il a été de toutes les guerres, il combat le crime en se soumettant à certaines entorses incontournables, en se jouant du système autant que faire se peut, en priant son Dieu et en aimant sa femme… Un homme simple qui s’entoure d’une équipe soudée, une bulle d’oxygène dans ce brouillard d’hypocrisie, de violence et de manigances politiques et de corruption.
C’est un personnage droit dans ses bottes, discret, volontaire, tenace, attentif et qui ne se laisse pas troubler par les menaces qu’il attire. Un personnage attachant et lucide que j’ai eu plaisir à suivre. Un personnage récurrent qui m’a d’ailleurs donné envie de découvrir les autres romans de Cédric Bannel.

L’auteur laisse la part belle aux éléments secondaires qui sont loin d’être passifs, nous faisons connaissance avec les adjoints de Kandar, leurs vie, passé et tempérament. Ils sont partie intégrante de l’enquête et pas seulement les faire-valoir de leur chef.
Entre Gulbudin, l’ancien mojahid auprès de Massoud, et Babour, le geek, le mélange des générations, des ethnies et des genres au sein même d’une équipe illustre finement le tissu social de ce que l’Afghanistan offre aujourd’hui.

Malalai, l’épouse de Kandar, est une militante des droits de la femme qui permet d’aborder la condition féminine, entre traditions ancestrales, excès sectaires, radicalisation religieuse et modernité à l’occidentale.
« Baad »: se dit d’un homme mauvais, violent, cruel envers les femmes (dixit les Éditions R. Laffont).
Il est bien évident que mettre les pieds en Afghanistan ne prédispose pas la gente féminine à entrer dans un pur paradis… Nous sommes prévenus d’emblée…

Le Mollah Bakir synthétise à lui seul toutes les contradictions des différents courants religieux, des plus modérés ou plus radicaux, toutes les alliances opportunistes entre anciens ennemis et nouveaux concurrents, toutes les magouilles et pressions politiques et politiciennes. Il a des contacts partout, des espions partout et nage très bien au milieu des requins avec une complaisance élastique lui conférant une autorité incontournable.

Même les ennemis de Kandar occupent une place importante dans l’intrigue, pour ce qu’ils sont, entre désirs et actions, pour leur rôle qui ne se limite pas à Kaboul ou une banale vengeance personnelle.

Nahid, jeune afghane, est touchante dans sa fragilité d’épouse rejetée et de mère. Obligée de survivre dans un état islamique qui ne lui laisse que peu de libertés et de champs d’action, elle refuse toutefois son sort et celui qui attend une de ses filles, Badria. Elle va se battre pour son enfant… Nicole aussi va se battre, elle est mère aussi et forte. En pure occidentale, avec toutes ses armes, beaucoup plus solides que celles auxquelles Nahid peut prétendre.
Tout sépare ces deux mères et pourtant elles sont unies pour la force animale et viscérale de défendre leurs petits. La confrontation des deux cultures et des deux expériences de ces femmes est subtile, les comparaisons n’apparaissent pas, elles sont suggérées… Qu’importe la couleur, la culture et la religion, les bonnes mères sont toutes animées par la même force: leurs enfants. Et elles ne reculent devant rien pour les protéger…

L’environnement humain et social est donc riche, entre héritage russe, interventionnisme des français et des américains, conflits entre les seigneurs de guerre et chef de clans, entre les mouvements religieux, talibans, djihadistes, entre hommes et femmes…

Mais si l’essentiel de l’action se situe en Afghanistan, l’enquête en parallèle de Nicole Laguna, française, ancien agent des Services Secrets, spécialisée dans la poursuite des fugitifs, va nous entraîner dans la mafia italienne qui n’est pas de tout repos également!

Le trafic de drogue est une hydre aux multiples ramifications internationales et on ressort de cette lecture avec un éclairage plus lumineux sur les diverses mafias du monde, de leurs affrontements dans la conquête d’un monopole véreux. De la Cupola italienne chapeautant la Cammora, la Casa nostra et j’en passe… aux champs de pavots afghans, il n’y a qu’un pas que Nicole va franchir pour rejoindre Kandar dans son enquête…

Ce roman est un grand coup de coeur pour moi car j’ai trouvé une plume talentueuse qui jongle habilement avec la connaissance précise et documentée d’un pays et d’un contexte complexes et une intrigue policière trépidante. J’ai appris et je me suis divertie… un régal. C’est un roman riche de divers thèmes habilement dosés autour de l’émotion, de la violence, de la beauté, de la réflexion… Une aventure sur les chapeaux de roue, tout en rebondissements, suspens et angoisse qui ne vous laissera aucun répit! Un page-turner magistral!

Et si vous tentiez vous aussi un petit voyage en Afghanistan?

Citations…

« Quand l’heure a sonné, il n’est plus ni de beauté ni de dignité. Il ne reste que le tranchant de la mort dans son obscène crudité. »

« Mais en dépit de l’émotion de la population et des engagements grandiloquents des autorités afghanes, rien n’avait changé: la rapacité des dirigeants n’avait plus de limite. »

« Il en était resté une amitié solide et cette intimité spéciale propre aux hommes et aux femmes qui auraient pu coucher ensemble mais ne l’ont pas fait. »

« Parfois, les carabiniers tombaient sur une planque: des armes, voire de la drogue. Le plus souvent, il s’agissait de matériel laissé à dessein pour satisfaire les uns et les autres. (…) La mafia était assez intelligente pour comprendre qu’il valait mieux laisser des miettes au pouvoir, plutôt que le contraindre à changer de stratégie policière. »

« La dernière guerre datait de près de quinze années, ils étaient tous trop jeunes pour avoir connu cette période où seule une bataille suffisait à changer le destin d’un individu, à le ranger dans la catégorie des braves ou des lâches, des chanceux ou des malchanceux, des vivants ou des morts. C’était une époque dure, mais une génération entières de responsables afghans, civils, militaires et politiques, en avait émergé par la seule force de son caractère et non par des calculs politiciens, des arrangements de clans, des diplômes achetés ou de l’argent mal gagné, comme aujourd’hui. »

« La guerre a cet étrange pouvoir de réunir des hommes très différents par une fraternité d’une intensité inouïe, dont le temps ne vient jamais à bout. »

« À la guerre, les soldats « normaux » ne tirent pas sur des hommes, ils tirent d’abord sur des uniformes, ceux, différents, des forces adverses. Pas les snipers. Dans leur lunette de visée, ils distinguent le visage, les traits, jusqu’à la couleur des yeux de leur cible, parfois. Des visages qu’ils voient exploser (…) Voir une tête exploser dans un nuage pourpre sous l’effet d’un projectile à grand vitesse est un spectacle affreux. Peu d’hommes en sortent indemnes. »

« Il habitait un si beau pays, pourquoi fallait-il qu’il soit pourri de la sorte par la violence, la rapacité et la haine? »

« Ces hommes n’ont plus de conscience. Ils tuent comme ils respirent, depuis trop longtemps. Hommes, femmes, enfants: pour ces monstres, il n’y a pas de limite. Seul leur compte en banque les intéresse. »

« Si nous mourrons, l’équipe ne doit pas disparaître avec nos cadavres. L’équipe devra continuer (…) pour éviter que la vérité soit enterrée. »

« La guerre avait été trop longue, trop violente. Guerre contre l’envahisseur russe, mais aussi guerre civile: traditionalistes contre modernistes, croyants contre communistes, djihadistes contre modérés, Tadjiks contre Pachtouns. Il y avait eu trop de combats, trop de clans, trop de camps. Il en était sorti des héros, comme Oussama, et des hommes brisés, fous, comme Attiq Nasher. »

« S’allier à un petit Satan lorsqu’on veut en détruire un grand, n’est-ce pas la base de toute politique internationale? »

« Il était triste, diminué moralement par tous les arrangements avec l’éthique que cette enquête l’avait conduit à accepter.
Mentir. Couvrir. Oublier. Négocier. Acheter. Torturer. Tuer.
(…) mais perdre un peu de son âme était une punition acceptable pour avoir fait pencher, ne serait-ce qu’un instant, la balance de la justice dans le bon sens. »

« Ce rire, ce visage grimaçant et pervers. Ceux qu’avaient les membres des brigades de la répression du vice du temps des talibans ou, encore avant eux, les tortionnaires du Khad. cet air dur et vaguement goguenard qu’abordent tous les hommes qui, depuis toujours et partout, ont le pouvoir légal de faire du mal à leur prochain et savent qu’ils n’en seront jamais punis. A cet instant précis, au fond de cette misérable ferme d’Istalif, comme autrefois dans tant de maisons de Moscou, Phnom Penh, Varsovie ou Berlin, le mal avait ces mêmes yeux sans âme, cette identique démarche lente annonçant des lendemains qui ne chantent pas. »

Note: 5/5

Blog Note 5

 

 

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32 réflexions au sujet de « Baad – Cédric Bannel »

  1. Nan Sérieux ! Il faut que j’arrête de te lire ! Je salive devant l’écran ! Les yeux sortis de leurs orbites ! … Comprends moi ! Je ne peux pas acheter de livre pour les deux mois à venir ! Et toi ! Tu me balances « le coup de coeur » ! Pssss Je t’aurai un jour ! Je t’aurai ! :p

      • 😉 Et maintenant qu’il t’a eu il cherche d’autres victimes ! Oui j’ai vu merci :p
        bonne soirée et bonne lecture 🙂

      • Héhé… ravie qu’il t’ait attrapé aussi! 🙂 Bonne soirée à toi et bonne lecture également! 😀

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