Gregor Reinhardt T1 – L’homme de Berlin – Luke McCallin

Luke McCallin - Gregor Reinhardt T1 - L'homme de Berlin (2015)

blognote 5

4ème de couv’…

Gregor Reinhardt est officier dans l’Abwehr, en poste à Sarajevo en 1943. Avant la guerre, il était policier à la secton criminelle de Berlin, la fameuse « Kripo ». C’est un homme consciencieux, un militaire qui a toujours tenu le nazisme à distance.

C’est aussi un homme profondément triste depuis qu’il a perdu sa femme et son fils. L’une est morte dans ses bras à l’hôpital et l’autre lui a totalement échappé, tombé sous l’emprise du nouveau régime et parti combattre sur le front de l’Est.

A quelques jours du déclenchement de l’opération « Schwarz » dans les Balkans, une jeune et ravissante journaliste bosniaque, proche des Oustachis, est retrouvée assassinée chez elle en compagnie d’un officier allemand.

Reinhardt doit démêler au plus vite les fils de ce meurtre trouble, c’est un ordre « prioritaire » de ses supérieurs.

Mon ressenti de lecture…

Gregor Reinhardt est un vétéran de la Première Guerre Mondiale et retrouve l’armée pendant la Seconde, en qualité de capitaine de l’Abwehr, pour échapper à ce que la police est devenue sous le IIIème Reich. C’était pourtant une figure de la Kripo avec quelques têtes de criminels à son palmarès. Mais l’armée n’est qu’une maigre alternative, l’homme se perd en même temps que ses convictions. Avec un double meurtre commis à Sarajevo, l’endroit où il officie dorénavant, Reinhardt est au cœur du Mal et ses choix ne seront pas aisés…

Premier tome d’une série consacrée à Gregor Reinhardt, L’homme de Berlin sort des sentiers battus dans une immersion passionnante dans les Balkans et les états d’âme d’un allemand abhorrant le nazisme.

Hors des sentiers battus car peu de romans à ma connaissance se sont frottés à l’histoire très dense et compliquée des Balkans, millefeuille historique et culturel, entre orient et occident.
Entre croates, serbes, musulmans, juifs, catholiques, partisans, communistes et résistants, la situation de la Yougouslavie est très particulière et l’auteur a su retranscrire cette spécificité et cette instabilité extrême durant le chaos de la Seconde Guerre Mondiale.
Les événements se situent à la veille de l’opération Schwartz, qui consistait à anéantir les groupuscules partisans (communistes et Tchetniks) sur le territoire de la Croatie, État qui s’est déclaré indépendant suite à l’invasion de la Yougoslavie par l’Axe en 1941. Cette opération est menée par les Oustachis (parti fasciste croate) avec la participation active des nazis. Et puis, histoire de compliquer davantage, ajouter une pincée d’italiens et vous avez une vue d’ensemble fidèle et les fondements des conflits beaucoup plus proches des années 90!

Et l’enquête de Gregor Reinhardt le lance sur les traces d’officiers allemands au cœur de ces territoires où il est difficile de savoir qui dirige qui. Alors que l’homme ne sait plus comment mener sa barque. Il est allemand, il s’est battu pour son Kaiser avec courage et honneur, il aime son pays mais n’aime pas le chemin tracé par les nouveaux dirigeants. Et pourtant, il faut survivre, traverser l’Enfer en espérant de jours meilleurs. Mais comment y arriver sans trahir ses convictions profondes? Les dévoiler seraient à coup sûr la peine de mort immédiate dans un Reich où tous les services se tirent dans les pattes, où la paranoïa est à son comble, où tous les vices atteignent leur paroxysme, où les sièges sont éjectables et encore plus les hommes.
Cette ambiance anxiogène est admirablement bien retranscrite au travers du portrait de Gregor qui doit sans cesse se maîtriser pour jouer le jeu de l’autre, se protéger, avancer dans son enquête et qui peu à peu se dégoûte lui-même.
Entre la Feldengendarmerie, la Gestapo et l’Abwehr , la paix et la collaboration ne sont pas de mises et pourtant Reinhardt va devoir louvoyer entre tous pour mener à bien ses investigations, quitte à s’accoquiner avec la GFP, surnommée la Gestapo de la Wehrmacht. Enquête que certains ne veulent pas voir aboutir. Le danger rôde, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur des rangs.

Ce roman est passionnant car c’est la conscience de l’individu face à un chaos mondial, qui bouscule les frontières, déverse des torrents de violence et de sang. Et lui, Gregor, frêle esquif, doit braver les tempêtes. Mais à quel prix? Et son existence en vaut-elle la peine? Tour à tour bravache et impétueux ou lâche et silencieux, Reinhard subit plus qu’il ne dirige. S’en sortira-t-il?

Captivant car l’évocation du climat historique est très précis et très visuel, car l’enquête sur cette femme, journaliste aux mœurs plus que légères, est le catalyseur de l’analyse de toutes les turpitudes qui peuvent s’épanouir en temps de guerre et que le personnage principal est tellement bousculé par ces combats intérieurs, sa recherche d’un but louable, par les dangers qu’il affronte ou ceux qui s’imposent à lui, que les pages se tournent presque seules.

Un petit bémol pour certaines expressions un peu lourdes qui doivent tenir, à mon sens, davantage de la traduction que du style de l’auteur qui est très fluide, jongle admirablement entre le ton intimiste des introspections et celui incisif des confrontations verbales, entre action, suspense et la paralysie de la peur.

L’auteur nous ouvre les portes d’une série riche, fascinante et complexe, avec le destin d’un homme attachant, Gregor Reinhardt, sur fond d’enquête criminelle et avec une vue d’ensemble historique de tous les aspects du nazisme, de l’anéantissement des juifs, du combat contre le communisme et tous autres opposants au régime, de la traque des homosexuels et, bien entendu, les guerres intestines et le face à face avec les Alliés.

La suite? Avec un tel coup de cœur livresque, La maison pâle est déjà chargée sur ma tablette! Et vous saurez bientôt quel choix aura été celui de Gregor Reinhardt…

Citations…

« Vous me parlez de choix? dit Reinhardt. Je sais seulement que les choix que la vie fait à notre place nous dépouillent de la personne que nous voulons être. Ils font de nous ce que nous n’avons jamais souhaité. Et le jour où vous regardez en arrière, vous vous apercevez que le fil de votre vie est une cicatrice qui masque ce qui aurait pu être. »

« Il savait maintenant qu’il n’avait jamais manqué de choix, mais de décisions. Trop souvent, il était resté passif face à ce qui devait être fait. »

« Le prisonnier assis devant lui termina sa cigarette et l ‘écrasa. Ses yeux se levèrent vers Reinhardt se détournèrent puis revinrent. Le silence agissait sur lui. Les mains désormais vides, sans rien à faire. Rien pour les remplir. L’air désormais vide entre Reinhardt et lui. Un espace qu’il fallait remplir et il n’y avait que des mots pour le remplir. Personne ici ne comprenait plus la valeur du silence. Le poids des mots jetés dans le vide. »

« La tête lui tournait, comme prise de vertige, comme autrefois après le combat, comme dans les tranchées. En vérité, il n’avait aucune idée du temps pendant lequel il serait capable de chevaucher ce tigre. Mais il avait l’impression que c’était la première action estimable qu’il accomplissait depuis des années. »

« Ces mots n’avaient rien de provocant en soi, mais de nos jours, on ne savait plus qui sous-entendait quoi, ou qui risquait de vous entendre. »

« Chaque secret dérobé, chaque train retardé, chaque patrouille prise en embuscade… On dit que ça allume une flamme au cœur des gens. »

« Mais veillez bien, (…) veillez bien à chercher tout près, et non trop loin, quand vous chercherez celui qui a fait le coup. Ceux qui la portaient aux nues sont aussi ceux qui pouvaient la précipiter au plus bas. »

« Les Jeunesses Hitlériennes, les leçons d’histoire biaisées à l’école, les défilés incessants, les serments, les chants, les camps d’été, les activités après la classe, la discipline, les uniformes et la militarisation de la vie scolaire, tout cela avait peu à peu éloigné l’enfant de ses parents.
Il était bien étrange (…) de voir un inconnu lorsqu’on regardait son fils. Il était plus étrange encore d’avoir peur de son enfant, au point de ne parfois plus vouloir rentrer chez soi. On racontait désormais que des enfants dénonçaient leurs parents. »

« Ici, l’histoire a déposé ses couches successives. Comme partout, en réalité (…). Chacun a sa version du passé, et du présent, qui s’accumulent comme les tapis à vendre sur le marché. Mais les couches ne sont pas simplement posées les unes sur les autres: elles s’opposent et se heurtent selon que la chance sourit aux uns ou aux autres, et chaque version prétend imposer sa vérité à l’exclusion de toutes les autres. Dans ce genre de situation, le compromis n’est pas facile: chaque camp s’attend au pire de la part des autres, et cet espoir n’est jamais déçu. »

« (…) Brauer ne se faisait aucune illusion sur sa capacité à surmonter une crise de conscience, et il avait donc décidé de ne pas en avoir. »

« Servir une cause qu’il détestait, dans un uniforme qu’il haïssait, dans une armée qu’il ne pouvait respecter, avec des hommes pour lesquels il ne croyait pas pouvoir se battre, tandis que ses convictions s’écroulaient les unes après les autres. »

« Pour lui, cette guerre n’était faite que de papier et d’ombres. Celle qu’il avait connue, la première, n’était qu’argile et boue, un horizon dévasté, tranché par les fils barbelés, et le ciel parfois si plein de fer et d’acier qu’il ne semblait y avoir de place pour rien d’autre. Mais il avait parfois trouvé au combat une honnêteté qui n’existait nulle part ailleurs. Un réconfort dans la compagnie d’hommes exposés aux mêmes dangers, courant les même risques. Parfois, il valait mieux affronter ouvertement le danger que de se glisser ainsi dans la pénombre. »

« Est-ce la loi, la société, ou sa conscience qui lui montrera clairement que la fin ne justifie pas tous les moyens? Peut-être existe-t-il même des moyens qui ne se justifient jamais. »

« Ses pensées allaient et venaient comme la lumière. Était-il perdu pour lui-même, et pour les autres? Trop enveloppé dans ce sentiment égoïste de se redécouvrir, incapable de voir l’ensemble du tableau? Incapable de saisir cette occasion de frapper un plus grand coup qu’il ne pourrait jamais espérer en frapper seul? »

« Un jour, cette guerre prendrait fin et sonnerait l’heure du jugement. Chaque homme devrait affronter une sorte de tribunal, et le verdict le plus sévère venait souvent du visage dont le reflet vous était renvoyé chaque jour. Un visage qui se reflétait partout, sur les miroirs et sur les vitres, sur le métal et sur l’eau, net ou trouble, fragmenté ou flou. Les éclats de vous-même qui vous regardaient par mille paire d’yeux. Un visage dont on voyait en soi-même le reflet. »

Blog Note 5

The Bear Memoria

 

 

2 réflexions au sujet de « Gregor Reinhardt T1 – L’homme de Berlin – Luke McCallin »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s