Les blessures du silence – Natacha Calestrémé

 

Natacha Calestrémé - Les blessures du silence (2018)

Natacha Calestrémé – Les blessures du silence (2018)

blognote 5

4ème de couv’…

Amandine Moulin a disparu. Son mari évoque un possible suicide, ses parents affirment qu’elle a été tuée, ses collègues pensent qu’elle s’est enfuie avec un amant, et autant de témoignages contradictoires qui ne collent pas avec la description qui est faite de cette mère de trois petites filles. Et puis il y a sa voix, que le lecteur découvre, en filigrane du roman, qui nous raconte une indicible vérité…

Mon ressenti de lecture…

Une disparition de majeur inquiétante. Une enquête de police de routine qui ne va pas chercher bien loin jusqu’à ce que le dossier soit transféré au commissaire Hervé Filipo, ancien compagnon d’Amandine. Ce dossier lui tient à cœur et il n’aura de cesse d’encourager Yoann Clivel et son équipe à obtenir des résultats.

Près de vingt ans de mariage, trois petites filles, un mari professeur très apprécié et respecté, un appartement cossu… Pourquoi Amandine Moulin a disparu? Disparition volontaire ou son corps gît-il quelque part?

Difficile pour Clivel de se faire une opinion quand les témoignages sont contradictoires et il lui faudra une sérieuse dose d’objectivité et d’intuition pour démêler le vrai du faux.

Le déroulement de l’enquête est classique avec une équipe d’enquêteurs bien campée dont les déboires personnels égayent la gravité du sujet abordé. J’ai bien apprécié l’inspecteur Clivel qui jongle entre son professionnalisme et les rêves un poil mystiques qui perturbent son sommeil et qui essaye de reconquérir sa belle qu’il a honteusement trompée six mois auparavant.

Au-delà du roman, l’intrigue dévoile l’intimité d’un couple pour alerter sur le harcèlement conjugal.
La violence physique se voit le plus souvent, les blessures en sont une preuve tangible. Avec des constatations médicales, une plainte peut être déposée et la justice, faire son travail.
Mais le harcèlement moral et la violence psychologique peinent à être reconnus.
Et même si nous en entendons de plus en plus parler dans le domaine scolaire ou professionnel, ces violences invisibles et intangibles sont tellement soumises à caution que les victimes portent le poids, le plus souvent, d’une double peine: subir les sévices d’autrui et ne pas voir ses souffrances reconnues par son entourage, la police et le système judiciaire.

Une totale empathie est née pour Amandine dès les premières pages. En parallèle de l’enquête, nous suivons Amandine dans les six derniers mois précédant sa disparition pour cerner sa personnalité, les souffrances et l’isolement qui sont les siens. Le ton est posé, à l’opposé des événements qu’elle subit au quotidien, révélant ainsi avec plus de force l’anormalité des conditions de son existence… ou plutôt de sa survie. Aux côtés d’Amandine, le lecteur glisse doucement vers l’abîme, insidieusement, à l’image des sévices distillés peu à peu, lentement, tel un poison.

Cette lecture a été intense car pour des raisons personnelles, de mauvais souvenirs passés m’ont accompagnée au fil des pages. Et c’est là que la note maximale s’impose car l’auteur a su très exactement, pudiquement, avec un ton excellemment juste, décrire les dégâts d’un harcèlement psychologique, l’incompréhension de l’entourage, le déni des autorités, la difficulté extrême à fuir et surtout à essayer de se reconstruire après. Et la présence d’enfants dans la cellule familiale est souvent un obstacle infranchissable…

L’intervention du personnage de Charlotte Rougaud, psychiatre contactée tardivement par Amandine, peut sembler un poil trop académiques pour un roman mais apporte une caution « clinique » supplémentaire, malheureusement encore nécessaire, pour que ces harcèlements soient pris en compte et appréhendés de manière sérieuse. Non, les victimes de harcèlement ne sont pas maso, ne sont pas instables mentalement: elles sont victimes d’un meurtre psychique.

Il est très facile de conseiller à quelqu’un de quitter l’autre, encore plus facile de juger sans savoir, et si la fuite est la seule solution pour échapper à un pervers, trop d’issues fatales prouvent que le travail de sape, de fragilisation, de culpabilisation et d’humiliation d’un pervers narcissique peut être dévastateur, efficace, et réalisé en toute impunité.

Alors bravo à ce roman pour la prise de conscience qu’il instillera au lecteur, pour l’espoir donné à ceux et celles qui sont prisonniers d’une telle situation, pour que les harcèlements psychologiques soient davantage punis par la Loi et parce qu’une Loi, ce ne sont que des mots à intention louable, que des juges aient le courage de prendre des positions engagées.

Je n’en oublie pas le côté polar du roman, que j’ai beaucoup apprécié dans la manière dont il a été traité pour apporter une surbrillance sur la vision extérieure de ce genre d’événement qui relève de l’intime.

Un grand merci à Babelio pour sa Masse Critique Spéciale et aux éditions Albin Michel pour cette lecture édifiante.

Citations…

« Mentir, mépriser, provoquer, diviser, dominer, limiter les actions de l’autre et vampiriser sont les techniques qu’il emploie. Un pervers n’a ni scrupule ni remords, il ne lâche jamais sa proie. En alternant le chaud et le froid, il place la victime dans la confusion. La tension est maintenue avec une mise sous stress permanent. Ces individus ne peuvent exister qu’en brisant la volonté et l’estime de l’autre… »

« On ne règle rien avec une étiquette. Mais plusieurs études ont montré une récurrence chez les victimes. On pense souvent que ce sont des personnes faibles, voire idiotes, c’est le contraire. En général, ce sont des personnes au fort tempérament, ouvertes aux autres et qui font preuve d’empathie et de générosité. Cette ouverture est un vrai handicap parce qu’elles sont très à l’écoute. C’est tellement plus jouissif de faire tomber quelqu’un de cultivé, intelligent, sensible et altruiste. Les pervers utilisent cette sensibilité comme une faille. C’est ce qui rend leurs victimes vulnérables. Ils vont vers des individus qui ont une éthique et des valeurs. Ils ne vont pas chercher des personnes narcissiques, égoïstes ou stupides. »

« Un filet entrave mes ailes et cela me ronge le cœur. »

« La peur est exponentielle et qu’est-ce qu’il y a au bout? La peur de la mort. »

« (…) si vous remettez en question mon intégrité une nouvelle fois, je vous promets que votre prochaine enquête concernera le sens de la circulation d’un rond-point d’une petite ville de province. »

« J’insiste toujours sur un point fondamental. Face à un pervers, il est crucial de rassurer la victime. Elle a cherché pendant des années à donner du sens à ce qui n’en avait pas et son cerveau va continuer à résister en niant farouchement, avant d’admettre l’impossible. »

« Lorsqu’on ramène tout à soi, à ses pouvoirs et à sa volonté, on s’enferme dans la vision égotique d’un monde où le centre de gravité est l’homme. L’ego est un piège. On oublie par exemple que certains arbres s’adaptent à cette planète depuis plus de deux cent cinquante millions d’années quand l’humanité n’existe que depuis cinq petits millions d’années. »

« J’ai l’impression que notre jeune collègue s’implique plus encore que d’habitude. Il fait du zèle. Cette disparition le touche. (…) Il faut que je garde un œil sur lui. Je sais combien on devient fragile quand une affaire agit en miroir de nos propres blessures. »

« Les coups, ça se constate et il y a des lois contre ça. Les mots sont beaucoup plus violents. Ils ne marquent pas la peau mais ils laissent des traces monstrueuses dans le cœur, pour l’estime de soi et, malheureusement, ils sont invisibles devant la justice. »

« Ce vide béant qui absorbait mon énergie comme un trou noir a disparu. Je suis entière. »

Blog Note 5

The Bear Memoria

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