Messagers du désastre – Annette Becker

Annette Becker - Messagers du désastre (2018)

Annette Becker – Messagers du désastre (2018)

blognote 4

4ème de couv’…

Dès 1941, une poignée d’hommes, dont Raphael Lemkin, un juriste juif, et Jan Karski, un catholique résistant, perçurent l’ampleur de la destruction des Juifs au sein des crimes de la Seconde Guerre mondiale.

Mais ils ne rencontrèrent qu’incompréhension et rejet.

Forte de son regard de spécialiste de la Grande Guerre, Annette Becker éclaire d’une façon inédite l’un des points les plus sensibles de l’histoire : comment convaincre de l’impensable?

Pendant la Première Guerre mondiale, les Arméniens avaient déjà été victimes d’une extermination comparable. Pourquoi alors n’a-t-on pas voulu voir ce que Lemkin cherchait à nommer et faire reconnaître depuis les années vingt et trente jusqu’à l’adoption par l’ONU en 1948 de la « Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide »?

Ce livre replace dans le temps long, jusqu’aux films et fictions littéraires récentes telles celles de Claude Lanzmann ou Yannick Haenel , le combat de ces hommes qui, du génocide des Arméniens à celui des Juifs, se sont battus pour faire voir au monde et condamner l’abominable. Depuis 1945, au vu de tant d’événements tragiques, avons-nous réellement compris leurs messages?

Mon ressenti de lecture…

Lecture sérieuse, ultra sérieuse avec Annette Becker, historienne française, dont la première spécialité, si j’ose dire, est la Première Guerre Mondiale.

Point question ici d’avoir une vision globale de l’ensemble des génocides de l’Histoire, dont certains attendent encore et attendront encore longtemps la qualification de « génocide », et d’établir une synthèse des conséquences sur nos sociétés, nos politiques ou morales. Et si le génocide arménien perpétré par les turques (1915-1916) ou les massacres Tutsi au Rwanda (1994) sont évoqués dans ce livre, c’est bien le génocide juif pendant la Seconde Guerre Mondiale dont il est question, autour de deux parcours individuels, celui de Jan Karski et celui de Raphael Lemkin.

« De nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. » Raphaël Lemkin.
C’est à lui que l’on doit l’apparition de ce mot: génocide. Il en défendra l’existence et la définition toute sa vie en l’imposant dans des textes de Loi, devant la Société des Nations ou l’ONU.
C’est un juriste juif d’origine polonaise, aux solides connaissances philosophiques, qui s’intéresse très tôt au droit international humanitaire et notamment à l’instauration d’un droit pénal international.
Sensibilisé aux massacres arméniens, il entrevoit ce qui se profile à l’horizon de l’Europe, essaye en vain d’alerter qui de droit pour être finalement touché dans sa chair quand son propre peuple sera à son tour victime.
Il est contraint à l’exil aux États-Unis en 1941. Il ne cessera jamais de se battre pour la prévention et la répression du crime de génocide et pour ce juriste, le génocide incluait tout autant la liquidation physique que la destruction de la culture.

Si Lemkin est une figure intellectuelle, Karski, lui, est un homme de terrain. Catholique polonais, il entre très vite dans la résistance polonaise et va établir des rapports sur la situation de son pays pour le compte du gouvernement en exil.
Son intérêt pour la condition juive n’est « qu’accessoire » de prime abord mais c’est ce manque d’intérêt personnel qui donnera du poids à son témoignage grâce à l’objectivité dont il fait preuve en décrivant la situation très différente des juifs sous domination soviétique, sous le Gouvernement général polonais et sous le joug nazi. Il sera même témoin oculaire de ce qui se passe au sein du ghetto de Varsovie.
Mais comme Lemkin, il traînera une amertume certaine devant son échec à convaincre ses interlocuteurs du drame qui se joue en Pologne et dans l’Europe entière. Il ne sera pas entendu, au mieux sera-t-il ignoré.

Si le terme « génocide » est un mot du XXème siècle, il n’est pas l’apanage exclusif de ce siècle. Les massacres de masse ont existé depuis la nuit des temps et ce n’est pas les batailles entre juristes, historiens et anthropologues, sans oublier les négationnistes de tout poil, qui en ôteront l’essence atroce de ce qu’ils représentent. L’anéantissement total d’une ethnie, qu’il soit le fruit d’une puissance étatique ou pas, est un crime odieux et intolérable et mérite totalement la qualification de « crime contre l’Humanité ».

Ce livre est très bien documenté, synthétise les renseignements qui ont été portés à la connaissance des masses populaires et surtout des dirigeants de ce monde, rapporte les efforts effectués pour une prise de conscience des atrocités perpétrées sur les juifs, et ici, plus précisément les juifs de Pologne. Incrédulité, déni, calcul, la position des adversaires des nazis reste incompréhensible à ces hommes de bonne volonté… et à nos yeux également!

Ce livre est écrit par une historienne donc pour la transmission d’un savoir académique, même si des considérations humaines, sociologiques et philosophiques sont abordées aux travers des « cicatrices psychologiques » des victimes et des descendants de ces victimes, et d’un héritage générationnel du traumatisme.
Par conséquent, c’est une lecture qui demande attention et concentration devant un foisonnement de citations d’événements (parfois sans rappel de dates) ou de personnages (parfois sans spécification de qualité).

Les deux personnages évoqués ici sont d’origine polonaise et par conséquent, l’ensemble du récit est ciblé exclusivement sur les juifs de Pologne mais c’est un livre historique très édifiant et intéressant sur ces messagers de l’horreur qui se sont heurtés avant, pendant et même après la Seconde Guerre Mondiale à une certaine « conspiration du silence ». C’est à réserver aux passionnés d’Histoire!

Citations…

« (…) comment
se fait-il qu’un nombre infime d’individus aient « vu » quand les autres
nièrent avoir su ce qu’ils avaient pourtant sous les yeux? Les messagers,
eux, voulurent dessiller les yeux fermés des hommes, offrir ce qu’ils
avaient perçu, compris, de la vérité du désastre, prolongeant par là même
cette injonction de Charles Péguy: « Il faut toujours dire ce que
l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » »

« Reste un paradoxe: si l’univers mental issu du premier conflit mondial et des années
vingt et trente a, dans la majorité des cas, empêché la compréhension du
sort spécifique des Juifs, il a contribué à la lucidité précoce de certains
des passeurs de l’indescriptible. Lemkin et Karski sont des témoins
oculaires devenus des témoins moraux, prêts à prendre tous les risques pour
faire passer leur message. Dante,
qu’ils citent souvent, écrivait que l’espoir vient à l’homme parce qu’un
autre homme en est le messager. »

 

 

 

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