Je me suis tue – Mathieu Menegaux

Mathieu Ménégaux - Je me suis tue (2015)

Mathieu Ménégaux – Je me suis tue (2015)

 

4ème de couv’…

Du fond de sa cellule de la maison d’arrêt des femmes à Fresnes, Claire nous livre l’enchaînement des faits qui l’ont conduite en prison: l’histoire d’une femme victime d’un crime odieux.

Elle a choisi de porter seule ce fardeau.

Les conséquences de cette décision vont se révéler dramatiques.

Enfermée dans sa solitude, Claire va commettre l’irréparable.

Le mutisme sera sa seule ligne de défense, et personne, ni son mari, ni ses proches, ni la justice ne saisira ses motivations.

Mon ressenti de lecture…

Mon « programme » de lecture de fin d’année était bouclé. C’était sans compter l’enthousiasme de Rachel, un collègue blogueuse, pour ce court roman qui prenait la poussière dans ma pharaonique PAL.

Quel uppercut en pleine face! Un peu plus d’une centaine de pages et pourtant une tempête émotionnelle, un maelström de sensations tout autant dérangeantes que d’empathie!

On démarre dans un climat étouffant d’une cellule de prison, le jugement prompt pour la culpabilité de celle qui attend son verdict, on glisse vers une mansuétude légèrement moqueuse pour le récit confortable et légèrement ennuyeux d’une réussite sociale, l’œil se voile un peu quand le désir d’enfant reste vain et, tout d’un coup, tout bascule…

Si, d’habitude, je n’aime pas les récits à la première personne pour ce côté égotique qui me dérange, avec Je me suis tue, le « je » ouvre les portes d’une dimension percutante et la puissance de cette intimité est bouleversante.

D’autant plus forte que l’auteur est un homme qui exprime avec talent, lucidité, justesse et sensibilité l’outrage abject infligé à une femme, son cheminement psychologique pour l’accepter et celui qui provoque le crime ultime, insensé et impardonnable.
Récit bluffant, sans fausse note ni pathos exagéré: des faits, l’analyse de la situation et comment une femme décide de gérer ou se laisse emporter par son élan viscéral né d’une éducation, d’un parcours de vie, d’une volonté de se préserver.

Ce roman est une histoire de regards. Celui que porte l’étranger que l’on croise dans la rue, de la société sur un chemin de vie, de celui qu’on aime. Un regard lourd et pesant. Un regard qui influe les choix de Claire, l’enferme dans des responsabilités qui la dépassent, dans des choix conditionnés par une culture ancestrale.

Jusqu’à cette confession. Elle sort de son silence pour s’affranchir de sa vie mais surtout pour adoucir le regard de l’autre.

Sa réaction de déni, réflexe logique d’auto-défense sur ce qu’elle ne peut changer, aurait pu la sauver si l’oubli l’avait accompagnée. Mais les conséquences sont là, chaque jour, laissant la blessure constamment béante à cause des doutes de son mari, freinant son chemin de résilience jusqu’à le faire exploser…

Je me suis tue concentre un panel d’émotions et de réflexions sur soi, sur notre culture, et la société.
Le choix du silence est tellement compréhensible quand le parcours judiciaire est un mépris de la victime, quand la condamnation la plus sévère est pour l’agressée qui restera marquée à jamais, quand les peines édictées sont d’un ridicule assumé, quand le regard de l’autre vous déshumanise à jamais.
Le silence est un choix logique pour conserver le peu de dignité qui reste à Claire mais ce n’est pas le meilleur.
Le silence est également un poison qui se diffuse lentement et ravage de l’intérieur. Claire est une femme. Elle est vous, elle est moi. On la comprend, on sent le danger d’un tel choix mais, en définitive, a-t-elle eu une autre alternative possible?

La plume de l’auteur est lapidaire. C’est rythmé, ça claque. Les appositions incisives se succèdent, vous marquent au fer rouge, vont droit à l’essentiel. Aucun détour, c’est brut et pourtant d’une sensibilité à fleur de peau.

Je me suis tue aborde des sujets graves (que je ne détaille pas pour ne pas spoiler) qui touchent notre culture et surtout nous, les femmes. Et je suis bluffée. Bluffée qu’une plume masculine ait réussi, en à peine une centaine de pages, à maîtriser avec autant de justesse et d’émotions les drames vécus par Claire et la débâcle de son existence…

Citations…

« Belle liberté que celle de travailler toujours plus, de progresser, de gravir les échelons plus vite que les autres, pour s’écrouler le soir devant une série américaine. Nous perdions notre vie à la gagner. »

« Nous nous écroulions. Nous nous décomposions. une vie sans enfants, ce n’était pas formidable. Ce n’est pas une vie. L’adoption, nous n’en voulions pas. C’est la chair de notre chair que nous désirions. Nous voulions laisser un héritage, une trace de notre passage sur cette terre, pour rendre moins difficile la perspective de la mort, et ne pas voir chaque jour qui passe comme un pas de plus vers la tombe. »

« Je crois que j’ai toujours eu secrètement honte. Honte de ne pas avoir eu le courage de le garder? Lâcheté? Peut-être. Honte de l’avoir abandonné, ce bébé qui n’attendait que moi? Je ne sais pas. Honte tout simplement, honte parce que notre éducation judéo-chrétienne nous pousse à avoir honte de tout, nous dicte des règles de conduite et que tout écart nous terrorise. Tu ne baiseras point sans te protéger, ma fille. Tes études tu privilégieras. Ta vie patiemment tu construiras. Tes impôts tu paieras. L’ordre établi tu respecteras. »

« Avec moi sont enfermées une centaine de prévenues, mais je suis seule. Très seule. Cette solitude, si dure et si rude, qu’on peut la toucher. Seule et folle. Qui pour me comprendre? Personne. Qui pour me pardonner? Personne. Qui pour me juger? Toutes et tous. Le peuple souverain est en train de le faire, et à coup sûr va me condamner. »

« Je ne pouvais plus avancer, plus parler, plus communiquer. Tout ce que j’avais en tête, c’était « vite, mettez-moi en prison, condamnez-moi, isolez-moi, je veux me retirer des vivants, quitter ce monde rationnel où il faut une explication à tout, tout le temps, partout, je n’aspire qu’à la paix, oui, foutez-moi la paix, quel qu’en soit le prix. »

« J’étais vidée.Je venais de quitter la communauté des êtres humains. Je venais de renoncer à mon appartenance à l’espèce. »

Note: 5/5

Blog Note 5

4 réflexions au sujet de « Je me suis tue – Mathieu Menegaux »

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