Ne fais confiance à personne – Paul Cleave

Paul Cleave - Ne fais confiance à personne (2017)

Paul Cleave – Ne fais confiance à personne (2017)

4ème de couv’…

Il y a pire que de tuer quelqu’un: ne pas savoir si on l’a tué.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang.
Nous ne sommes pas très raisonnables.
Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes.
Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est.
À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation? Dans cette institution où on le traite pour un Alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes?
Quand la police commence à soupçonner les histoires de Jerry d’être inspirées de faits réels, l’étau commence à se resserrer. Mais, comme à son habitude, la vérité se révélera bien différente et bien plus effroyable que ce que tous ont pu imaginer!

Mon ressenti de lecture…

Je remercie NetGalley et les éditions Sonatine pour l’envoi du petit dernier de Paul Cleave, Ne fais confiance à personne.

Jerry Grey est auteur de polar mais aussi atteint d’un Alzheimer précoce. Dans sa vie d’avant, pour ne pas laisser son métier d’auteur empiéter sur sa vie de famille, il s’est inventé un personnage, celui qui porte son pseudo d’écrivain. Henry Cutter. Henry se tait quand la porte du bureau de Jerry se ferme.
Quand deux personnalités se côtoient à l’intérieur d’un seul corps, imaginez le chaos créé par la confusion des temps, des lieux, des personnes et des événements, par l’oubli de pans entiers de vie. Laisser la porte du bureau ouverte, c’est mêler la réalité du quotidien à la fiction de ses romans. Et Jerry/Henry ne sait plus très bien quelle réalité est altérée, en qui peut-il encore avoir confiance quand lui-même n’est plus fiable?
Et quand des assassinats réels sont commis et que tout désigne celui qui ne se rappelle de rien, comment prouver son innocence quand personne ne croit plus en lui?

Ce roman est une performance d’écriture!
Le lecteur est happé dès les premières pages et perdu, également.
Pas à pas, on perd pied avec la réalité, on doute, comme Jerry, de tout et de tous.
Comme la police, on le pense coupable des meurtres perpétrés dans son proche entourage même si, en fidèle lecteur de thrillers , le neurone est titillé par l’éventualité de l’existence d’un proche bien tordu qui doit profiter de la faiblesse de Jerry.

Performance de construire un thriller bien tordu, cohérent, machiavélique et surprenant alors que nous sommes dans le brouillard épais d’une maladie proche de la folie. Une immersion médicale de haut vol pour traduire et verbaliser non seulement le quotidien de Jerry mais aussi ce qu’un  patient d’Alzheimer doit littéralement vivre dans son esprit: la perte d’identité, d’autonomie, la paranoïa, le sentiment d’isolement. Impossible de ne pas s’identifier à cet homme qui peu à peu abandonne ses forces sous les coups de butoir vains de ses éclats de rébellion.
Thriller de fond car il y a bien des morts et un assassin, un suspens et du sang versé (ce n’est pas une affabulation, un éclair d’imagination, ni même un oubli) mais aussi un roman noir sur la déchéance d’un être atteint d’une terrible maladie, qui le sait, qui le sent, qui en vit la progression et voit le regard des autres changer, jusqu’à ne plus avoir conscience de grand chose…
L’auteur a su jongler avec tous ses aspects dans un style parfois caustique, parfois tendre, parfois implacable. Ce sont les moments où Jerry parle à Henry dans son carnet de nord qui sont les plus percutants bien entendu, et les plus émouvants quand il laisse sa détresse s’exprimer.

J’ai énormément apprécié les passages sur le travail d’écriture, sur les motivations qui poussent un auteur à écrire des polars, et sur l’image que le quidam projette sur ces romanciers de l’abominable. Je pense que tout lecteur s’est déjà demandé si son auteur de thriller préféré était sain d’esprit ou mentalement dérangé alors quand un écrivain ne sait plus lui-même s’il a simplement une imagination débordante ou s’il a succombé à des pulsions criminelles, c’est grave doc’!

La construction du roman semble aussi anarchique que les crises d’absence de Jerry et contribue à installer un climat anxiogène et perturbant. Le suspens est prenant et la fin est une gifle dans un dénouement que l’on savait pourtant inéluctable.

Une excellente performance d’écriture que j’ai adorée! Je crois, à mon sens, que c’est le meilleur roman de Paul Cleave à ce jour!

Citations…

« Je me rappelle avoir pensé cette nuit-là que des gens naîtraient et d’autres mourraient, reprend-il, les yeux toujours clos, et que les étoiles s’en foutaient, que même elles n’étaient pas éternelles, que la vie était fugace. »

« Mais non, monsieur Banque de Mémoire, à qui tu avais emprunté son nom des milliers de fois depuis près de trente années que tu l’aimais, avait bloqué ton compte. »

« Il est dans un centre de soins. Son nom est Jerry Grey. Il est un homme sans avenir en passe d’oublier son passé. »

« Tu es cependant assez réaliste pour savoir que, même si tu esquives maintenant la balle de la démence, ça ne signifie pas qu’elle ne t’atteindra pas au bout du compte. Ça pourra être dans vingt ans, ou bien dans dix. »

« Si vous voyiez ce qu’on voit, je veux dire, comment un type comme vous peut-il prendre ce qui nous tue intérieurement à petit feu et en faire une distraction? Quand vous allumez la radio et que vous entendez parler d’une pauvre gamine balancée dans une benne à ordures avec la gorge et la culotte en lambeaux, est-ce que vous vous dites: Bon, ça va faire une bonne histoire? »

« Vous vous faites du fric en vendant des crimes. Vous en gagnez plus que nous qui les résolvons. »

« Rejetons la faute sur l’auteur, et non sur la société, le système judiciaire, les institutions psychiatriques, l’économie, n’essayons pas de réduire le fossé entre riches et pauvres, n’accusons pas l’éducation et les gens qui passent à travers les mailles du filet, ni le fait que le salaire minimum ne couvre pas le coût de la vie et oblige les gens à faire des choses qu’ils ne feraient pas normalement, ni les infos vingt-quatre heures sur vingt-quatre qui instillent la peur chez tout le monde, ni le fait qu’il soit si facile de se procurer une arme, mettons ça sur le dos des auteurs, c’est leur faute, enfermez-les tous et vous aurez la paix dans le monde! »

Note: 4/5

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