Une libération – Nicolas Rabel

Nicolas Rabel - Une libération (2014)

Nicolas Rabel – Une libération (2014)

4ème de couv’…

Un vieil homme vient d’être assassiné dans une maison de retraite.

Parmi les pensionnaires interrogés, Odette Dulac.

Face au lieutenant de police, elle entame le récit de sa vie.

En 1940, à tout juste 19 ans, l’histoire la fait basculer dans l’âge adulte: elle entre dans la Résistance, une expérience inoubliable et douloureuse.

Son interrogatoire tourne à la confession: Odette peut enfin chasser ses fantômes…

Une évocation vibrante des heures sombres de la France.

Mon ressenti de lecture…

Voilà. Encore un coup de cœur qui inspire mille ressentis, mille mots! Il est ô combien difficile parfois de transmettre son avis quand on a adoré!
Mon point de vue est forcément réducteur, il ne faut point trop en dire et je garde l’impression, ainsi, de ne pas rendre suffisamment hommage à la qualité de ma lecture!
Alors je vais tout de même essayer de dire l’essentiel, de ne pas (trop) digresser, de juste vous donner envie!

La couv’ et la 4ème de couv’ sont parfaitement limpides: confession d’une vieille dame française au crépuscule de sa vie sur sa jeunesse parisienne pendant l’occupation nazie.

Ne cherchez pas le suspens sur l’identité de l’assassin de l’homme de la maison de retraite, on s’en doute forcément dès le départ! En fait, on se questionne davantage sur l’identité de la victime ou plutôt sur la place qu’elle occupe dans la vie d’Odette et la manière dont elle s’inscrit dans le passé de celle-ci.

À mon sens, l’enquête sur le meurtre est inutile, superflu et maladroite. Elle casse le rythme des confidences d’Odette, même si, de temps à autre, elle nous permet de reprendre notre souffle.
Parce que le comportement du commissaire Bellanger n’est pas conforme à ce qu’on attend d’un enquêteur, il sort très vite du cadre de sa profession pour prêter attention à Odette, en souvenir de sa propre grand-mère. Sa démarche apparaît personnelle, dans une complicité spontanée et bienveillante.
Et parce que cette pseudo-enquête semble horriblement fade en comparaison du récit délivré par cette vieille dame, bien évidemment.
Mais hors contexte historique, ces parenthèses donnent l’occasion de réfléchir sur ce que vivent nos anciens dans des maisons de retraite, ces mouroirs, même confortables ou de luxe, et sur ce qu’ils ressentent sur cette fin de vie annoncée, leur solitude et leurs angoisses face à la mort. Cela donne lieu à des passages tristes et émouvants mais ô combien réels sur ces personnes qui ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes mais qui demeurent bien souvent des mystères pour leurs proches bien plus jeunes. C’est également une manière de raviver le devoir de mémoire qui est le nôtre.

Mais revenons au cœur de l’action! Paris. Années 40. L’allemand guttural et sec a étouffé l’accent parisien! Quand d’autres boivent du champagne, d’autres crèvent la faim.

Ouverture magistrale et glaçante d’une jeune fille enfermée dans un placard de vestiaire, dans la terreur de l’interrogatoire qui se fait attendre. Au cœur de la Gestapo? De la police française? Le ton est donné!

Mon grand ami Friedrich Nietzsche a dit: « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort ». Il est allemand, je ne l’ai point fait exprès!
Il est vrai que certaines épreuves nous façonnent en nous insufflant une force morale jusque là insoupçonnée et un esprit combatif pour l’avenir… une fois qu’on se relève de sa chute.
Comme il est vrai aussi que certaines agressions nous détruisent profondément, durablement, irrémédiablement, sans aucun espoir de guérison. Les plaies restent à vif et gangrènent tout bonheur. Un instant T conditionne le reste de notre vie, et pas pour le meilleur.
Odette va vivre les deux cas de figure.

Il n’est pas besoin de déballer un cours magistral, quelques mots clés suffisent à recentrer nos connaissances de la Seconde Guerre Mondiale.

Le roman est parfaitement documenté, une bibliographie très fournie apparaît d’ailleurs en annexe.
Cette histoire est magnifique, tant par le rappel historique des faits mais aussi par la volonté de ne pas passer sous silence les heures honteuses de notre pays, avec la collaboration et la période d’épuration qui succède immédiatement à la libération de Paris et qui fera par la suite, malheureusement, des émules dans tout le pays.

Pour nous, lecteurs du XXIème siècle, confortablement installés dans nos fauteuils, il est aisé de porter un jugement distancié sur ces événements. D’affirmer catégoriquement quel aurait été notre comportement à la place de. Mais en fait, aucun de nous le sait. Parce qu’à des événements extraordinaires dans un contexte particulier, toute réaction est possible.

Il n’y a jamais eu les bons d’un côté et tous les méchants de l’autre! Comme l’amour ne connaît pas les frontières et la barrière de la nationalité, le mal se cache aussi souvent en son sein. Les exactions meurtrières et sadiques n’étaient pas seulement l’apanage des ennemis et ces périodes de chaos étaient bien trop souvent des souffles de survie des « bonnes » personnes à échapper au mal, de quelque côté qu’il vienne.

Je suis picarde et ma famille, comme certainement toutes les familles françaises (ou pas) ayant traversé ce conflit, est un reflet de ce roman: entre les témoignages totalement opposés de mes grands-parents, enfants des années 30, une grand-mère ayant connu l’exode et les privations, un grand-père quelque peu « arrangeant », un grand oncle ayant épousé une allemande dans les années 50, un autre grand oncle, soldat, laissé pour mort sur le champ de bataille et qui a survécu grâce à un médecin du front… allemand. Les témoignages autour de moi, plus ou moins spontanés, ont toujours été une source de curiosité. Parce qu’il y a la grande Histoire, avec ses « faits » et ses dates mais ce sont surtout tous ces destins individuels qui sont fascinants. Ils sont notre héritage. C’est vous, c’est moi, embarqués dans le chaos des guerres décidés par d’autres et qui pourtant ont essayé coûte que coûte de mener leur barque.

Si ce roman-témoignage pourrait être de n’importe quel habitant de Paris, l’auteur a choisi une femme.
Une jeune femme.
En temps de guerre, la femme reste, l’homme s’engage ou fuit ailleurs. Mais la femme reste. Pour les enfants, les anciens, les malades.
Elle est souvent seule face à l’occupant, elle doit faire face avec toute sa force et sa fragilité de femme, pour assurer le quotidien, le manque et préserver l’avenir. Une libération est la libération de Paris, soit, mais c’est aussi et surtout la libération d’Odette. Libération d’un carcan familial conventionnel tout d’abord et, plus tard, bien plus tard, la libération du poids de son âme.

Ce roman est un concentré d’émotions: c’est la chair de poule au chant de la Marseillaise, c’est la peur glacée sous la torture des agents du contre-espionnage, c’est le dégoût sous les coups de butoir vicieux d’un compatriote, c’est la colère devant l’épuration aveugle, défouloir de la masse libérée de ses années d’oppression. C’est l’inconscience du courage de la Résistance, avec la mort qui guette à chaque coin de rue, c’est l’obsession de la faim qui vous tord les entrailles ou le froid qui glace les corps.

Le style de l’auteur est agréable, fluide et riche. Riche d’un vocabulaire de l’émotion couplé de la précision du déroulé des événements. L’auteur a su gérer de main de maître (et c’est un premier roman, je le souligne) le parcours d’un individu dans toute son humanité au milieu du chaos. Il retranscrit avec finesse l’impact psychologique de la guerre, de l’occupation de son pays, de l’obligation de cohabiter avec l’étranger, mais aussi de la trahison de son gouvernement, de la chape de silence, de terreur, de suspicion et de délation qui musellent tout un chacun.

Alors c’est vrai que de temps en temps, l’auteur part dans une longue énumération de faits, dans son souci de témoigner d’un portrait global et précis de la libération de Paris et de retranscrire fidèlement le contexte historique.
C’est vrai aussi que parfois les tensions, les doutes et les pensées d’Odette sont légèrement redondants et traînent un peu en longueur. Mais quand on arrive à la fin du roman, le seul sentiment qui perdure est résumé dans un tonitruant « excellent! » ou plus trivialement un gros « Wahou »!

Odette était un oisillon dans la chaleur de son nid, a sorti le bout de bec, d’abord timidement puis avec davantage d’aplomb. Elle a pris son envol, Odette. Avec courage et loyauté. Et elle a été flinguée en plein vol par l’ennemi qu’on attendait pas…
Très belle histoire, émouvante, un magnifique portrait de femme amoureuse et engagée, dans un contexte historique parfaitement maîtrisé à découvrir absolument!

Citations…

« Je suis presque trempée maintenant par l’eau qui déborde à chaque descente ou remontée. Et je commence à sentir monter une angoisse ef­frayante. Mélange de peur brute que provoque cette barbarie, mais aussi de rage devant la souffrance de Paul face à la mort. J’ai l’impression qu’à chaque plongeon il se retrouve nez à nez devant elle, épuisant à chaque fois un peu plus ses facultés à résister. Mais survivant quand même à l’épreuve. »

« Je me sens oppressée, impuissante devant ces sévices, prostrée contre la baignoire comme un animal que l’on martyrise pour passer ses nerfs. Ici toute notion de résistance, d’action contre l’Occupant, semble anéantie, lointaine, reléguée à jamais. Les idéaux sont toujours là, ils aident à sur­monter les épreuves, mais c’est avant tout l’instinct de survie qui nous guide. »

« Bien que je sois parvenue à me calmer, je reste encore en état de choc, à la fois par ce dont j’ai été témoin, mais aussi à cause de ma réaction. Sentir que je ne contrôlais plus mes émotions a été extrêmement perturbant. Comme si j’étais sortie de mon corps pour regarder la scène. Me voir recroquevillée contre la baignoire, gesticulant comme une damnée, observant ma folie passagère. Ne me reconnaissant pas. Je ressasse sans arrêt ces convulsions sans parvenir à les accepter. »

« Est-ce que certains meurent dans ces cercueils verticaux? Sans doute. Il y fait un froid de morgue. Comme pour conserver les cadavres de ceux que l’on retrouverait après plusieurs jours de séquestration. Bizarrement ce n’est pas la mort en elle-même que l’on redoute, mais plus la manière dont elle viendra, le temps qu’il faudra pour qu’elle nous achève. Nous sommes à sa merci. À leur merci. »

« (…) je me suis dit que c’était normal que le corps et la tête déraillent ainsi lorsqu’ils sont autant sollicités pour résister. Ils ont besoin de se mettre en roue libre. »

« Nous taire nous mènera peut-être à la mort, dans une prison ou dans un camp de travail, mais au moins nous n’aurons lâché aucune information. Nous n’aurons pas trahi. Et on pourra faire un pied de nez à la mort en lui disant qu’elle ne nous impressionne pas après ce que nous venons de traverser. Au contraire, elle sera la bienvenue.
C’est bien pour ça qu’ils nous maintiennent en vie, ils savent que la mort est l’option qui nous satisferait le plus. »

« Ils disent qu’ils sont là pour vous rendre service, mais ils sont d’abord là pour s’enrichir sur votre détresse. Et avec eux la Police, la Milice ou même la Gestapo ne sont pas loin. »

« Pour la première fois je me sens vulnérable. Totalement à leur merci. Bizarrement je n’avais pas res­senti cela jusque-là. J’ai rencontré la peur comme je ne la soupçonnais pas, j’ai enduré des douleurs physiques que je ne pensais pas pouvoir supporter, mais jamais encore je n’ai éprouvé ce sentiment de vulnérabilité. Je sais depuis le début que rien ne peut m’être épargné, que ma vie est entre leurs mains, que ce sont eux qui décideront de mon avenir, pourtant je n’avais pas conscience que mon corps leur appartenait également. Et je vois bien dans leur attitude aujourd’hui qu’ils ont intégré cette idée avant moi. »

« La sexualité qui suinte sur leur bouche est intolérable. Elle est plus insupportable que la violence crue dont ils ont fait preuve jusque-là. »

« Je digère tout ça. J’affronte mes émo­tions. Je les confronte aussi. Je m’y égare. Sans repère. Essayant de m’y raccrocher. D’arriver à reconstruire une pensée cohérente. Je me laisse guider par le fil de cette réflexion sans rien élucider. Je veux parvenir à regarder tout ça avec lucidité. »

« L’âme de la France pourrit petit à petit. Les valeurs les plus viles deviennent celles dont il faudrait s’enorgueillir. Je me de­mande jusqu’où ils veulent nous rabaisser, nous déshonorer. Et ce qu’il y a de pire, c’est que la population semble s’habituer à cet esclavage organisé, contrainte, il faut le dire, à cette servitude par les répressions allemandes et françaises conjuguées. »

« Mais ces hommes ne sont-ils pas en fait plutôt au-dessus des lois d’un gouvernement qui a trahi son peuple? N’agissent-ils pas tout simplement pour les lois de la Liberté? »

« La Marseillaise aussi, que l’on entend à tout bout de champ, est une source de joie. Ce n’est plus le chant des détenus que j’ai entendu à Fresnes le soir de Noël ni celui que les condamnés à mort entonnaient une der­nière fois devant leur peloton d’exécution; cette fois-ci c’est le chant des Français qui s’élève sans contrainte sous le ciel d’une République qui res­suscite. Une manière de proclamer le retour de la Liberté. »

« Ces hommes, ces soldats, traumatisés par la défaite du début de la guerre, par la déroute de l’armée, ont eu besoin de retrouver leur dignité, et c’est en nous humiliant de leur geste barbare qu’ils l’ont retrouvée, que leur toute-puissance est revenue. Les femmes ont été les victimes expiatoires d’une virilité mise à mal par l’échec de 1940; c’est par cette formule que les spécialistes résument tout ça. L’en­nemi enfin parti, il y avait urgence pour la gent masculine de procéder à des arrestations et à des tontes pour effacer ses mauvais souvenirs, sa pro­pre humiliation de 40. Les gaillards fanfaronnaient ainsi de leur pouvoir reconquis, de leur place prépondérante enfin reprise au sein de la société. Et la populace les encourageait, ravie du spectacle (…) »

« La paix avait beau être véritablement revenue, le quotidien restait difficile. (…) Le pays était ruiné. Il avait du mal à reprendre vie. »

« Il fallait essayer d’oublier ces années d’Occupation, toute cette violence morale accumulée, l’angoisse, la tristesse, mais aussi la tension des derniers mois de lutte. Les combattants que nous étions deve­nus. Enragés, prêts à tout… Et par conséquent il fallait faire face au vide que la paix avait créé. Après la clandestinité et toute l’adrénaline qu’elle engendrait, la vie semblait morne. Plus qu’elle ne l’était réellement. Je me sentais inutile. Bêtement vivante au milieu de ces tristes souvenirs, de tous ces cadavres qui hantaient mon passé. »

Note: 5/5

Blog Note 5

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3 réflexions au sujet de « Une libération – Nicolas Rabel »

  1. Ce qui ne me tue pas ne me rendra pas nécessairement plus forte… 😀 Ce pitch me fait penser à un téléfilm avec Line Renaud (si je me souviens bien). Je ne l’ai jamais vu mais ma mère, si, et c’était l’histoire d’une vieille dame qui avait tué un vieil homme, sans que personne ne sache pourquoi. Au commissariat, elle expliquait tout et c’était aussi lié à son passé durant la seconde guerre mondiale….

    Je note ce livre !!

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