Le lac – Yana Vagner

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Yana Vagner – Le lac (2016)

4ème de couv’…

Au terme d’une fuite angoissante à travers la Russie ravagée par un virus mortel, Anna et ses dix compagnons de fortune — hommes, femmes, enfants — ont atteint le but de leur périple: un cabanon sur le lac Vongozero, à la frontière finlandaise, un refuge sûr, coupé d’un monde devenu hostile

Contraints à l’immobilité, ils devront apprendre à vivre ensemble, malgré les tensions permanentes, malgré le froid polaire, malgré le manque de nourriture, le manque de ressources, le manque d’intimité.

Le premier objectif est bien de passer l’hiver, terrible. Apprendre à pêcher sous la glace du lac, oser peut-être explorer les isbas désertées sur l’autre rive…

Mais ensuite? Comment s’en sort-on, lorsqu’on est encore plus démuni pour la survie que pour la fuite?

Mon ressenti de lecture…

Alors… alors…

Le lac est la suite de Vongozero.

Nous avions laissé une dizaine de personnes en bout de course d’une fuite effrénée dans l’hiver russe devant le joug mortel d’une pandémie apocalyptique… Une fois « sauvés », la priorité est de survivre car un miracle n’existe pas pour récompenser ceux qui ont bravé la route, le froid et les dangers.

Le froid polaire est toujours là, la nourriture vient à manquer, la promiscuité entre les individus est lourde… que réserve le lendemain pour des citadins habitués au confort, perdus en pleine nature?

Après Vongozero, où tout est mouvement, action, confrontation, bataille pour un but bien précis – atteindre une île isolée de toute contamination -, Yana Vagner nous impose, dans l’hiver russe, un immobilisme glacé, un huis-clos étouffant, un dénuement d’un autre siècle, une fragilité déroutante.
L’instinct de survie annihile totalement les conventions sociales policées: l’être humain est à nu devant cette situation extrême et dévoile ses aspects les plus triviaux et sombres.
Il faut apprivoiser les fondamentaux de la vie: se nourrir, se protéger. Et le choc de se retour à l’essentiel plonge ce groupe de personnes dans un silence et une apathie mortifère.
Les événements sont étalés sur plusieurs mois, ponctués de quelques tragédies et de trop rares moments de répit, mais le tout s’étire dans une léthargie pesante et stérile.

L’auteur a le talent de traduire la psyché de ses personnages par les silences, les regards et les comportements de chacun, sans éprouver le besoin de se lancer dans de longs discours sur les effets de l’enfermement, de l’angoisse, de la terrible cohabitation humaine imposée. Loin de renforcer la cohésion du groupe, cette île détruit les liens possibles… Et quand les glaces du lac se fracassent pour laisser place au printemps, le soleil est loin de réchauffer et de réunir ces survivants…

Ce roman est une réussite totale du point de vue de l’étude de la nature humaine, des interactions au sein d’un groupe, des tensions psychologiques exacerbées par un huis-clos imposé et une situation extrême de survie. L’auteur a su créer davantage une ambiance et ainsi éviter le piège tentant de la décortication des esprits de chacun: elle suggère plus qu’elle ne décrit, elle laisse au lecteur le champ libre pour juger, prendre parti, appréhender l’étendue de l’étiolement de l’homme social vers l’homme brut de décoffrage.

Les descriptions de la nature russe sont magnifiques, forcément givrantes, et s’harmonisent idéalement avec ce sentiment de mort lente ou de folie inévitable. Car si la nature offre mille présents à qui sait la décrypter, elle est volontiers inhospitalière au possible à l’être humain ignorant et devenu inadapté au fil des siècles de modernité.

Toutefois, au contraire de Vongozero, je n’ai pas été autant captivée par cet épisode.
Tout au long de ma lecture, je trépignais avec l’envie de tous les secouer un peu, beaucoup…
Et la fin m’a laissée réellement une grande frustration, un goût d’inachevé, une conclusion un peu bâclée après tous ces mois d’engourdissement glacé, le destin des survivants restant dans l’inconnu, l’incertitude et les derniers événements n’ayant pas été, à mon sens, suffisamment exploités.

Malgré tout c’est une lecture passionnante et la plume de Yana Vagner est parfaitement bien maîtrisée! Mais… Vongozero a irrémédiablement ma préférence!

Citations…

« (…) mais nous ne faisions que ressasser encore et encore la même chose: les dernières semaines avant la fin. La stupidité de notre insouciance. Notre incapacité à comprendre la situation. Le fait que nous avions trop tardé, que nous avions échoué à sauver quoi que ce soit à part nous-mêmes, à condition, bien entendu, que l’on puisse appeler « sauvetage » la situation dans laquelle nous nous trouvions. »

« Tel espace resurgit dans l’instant, tel autre doit être ressuscité par des efforts de mémoire, mais dès que l’image apparaît enfin, on peut continuer et la recouvrir mentalement de neige. Éliminer les passants. Éteindre la lumière. »

« (…) nous nous remîmes à parler – de tout et de rien, en même temps –, incapables de nous arrêter, comme si s’était rompue la digue invisible, le mur qui, durant ce mois interminable, froid, affligeant, plein de déceptions et d’espoirs anéantis, nous avait empêchés de nous entendre (…) »

« (…) nous avions fui, paniqués par la maladie, laissant mourir une trentaine de personnes dans de longues souffrances, en observant depuis notre rivage le triomphe de cette peste mortelle et en comptant ensuite les jours qui nous séparaient de celui où nous pourrions enfin traverser le lac sans risque afin de nous approprier leurs réserves. »

« (…) pas une seule fois – pas une seule alors que nous nous fréquentâmes pendant trois longues années – elle ne tomba le masque; je ne me rappelle pas la moindre confrontation directe, pas la moindre dispute, seulement de larges sourires fielleux et des paroles acides, l’air de rien et pour plaisanter, des paroles qui me restaient coincées avec tout leur piquant en travers de la gorge et m’empêchaient de dormir ensuite. Ce qu’elle disait n’avait jamais rien d’anodin et faisait toujours mouche, et pour contrer ses attaques, il m’aurait fallu le même flair carnassier, qui lui permettait infailliblement de déterminer la frontière invisible séparant l’insulte de la plaisanterie. J’optais pour le silence. »

« Mais à force de veiller avec anxiété à son bonheur, je n’avais pas remarqué ma transformation, j’étais bel et bien devenue celle que je voulais seulement feindre d’être – une créature incapable de mordre, impuissante, inutile, qui, sur cette île, ne lui était pas plus nécessaire qu’un cochon d’Inde mutique. »

« (…) chaque mot prononcé est en mesure de détruire sans effort la construction fragile d’une réalité encore à venir. »

« Si l’on se représente la mort comme une coupure nette et sans détour, effectuée par un couteau étranger et aveugle – une coupure douloureuse mais instantanée, presque aussitôt isolée par des terminaisons nerveuses devenues charitablement muettes -, il devient évident que le plus éprouvant se produit après, pendant les jours suivants: la prise de conscience de cette mort et les tentatives pour accepter son irréversibilité (…) »

« Nous, personnes au fond étrangères, nous retrouvâmes impliqués dans tout ce qui est en général caché aux tiers par la distance, les préparatifs tranquillisants, l’abnégation des parents proches, nous ne pouvions pas ne pas voir et entendre, nous n’avions nulle part où nous mettre à l’abri. Si bien que nous vîmes Natacha noircir, se dessécher, crier, lancer des plaisanteries aussi amères qu’insupportables, sombrer dans des crises de rage, pleurer, s’apprêter à mourir elle-même (…) »

« Si nous ne pouvons partager, nous volerons. Prendrons. Conquerrons. Arracherons. »

« Quand tu ignores de quoi demain sera fait, fait ce qui doit l’être et advienne que pourra. »

Note: 4/5

Blog Note 4

Pour Vongozero, retrouvez mon avis sur le blog ICI

yana-vagner-vongozero-2014

 

 

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2 réflexions au sujet de « Le lac – Yana Vagner »

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