Seul dans Berlin – Hans Fallada

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Hans Fallada – Seul dans Berlin (2015 avec 1ère édition française en 1967)

4ème de couv’…

Mai 1940, on fête à Berlin la campagne de France.

La ferveur nazie est au plus haut.

Derrière la façade triomphale du Reich se cache un monde de misère et de terreur.

Seul dans Berlin raconte le quotidien d’un immeuble modeste de la rue Jablonski, à Berlin. Persécuteurs et persécutés y cohabitent.

C’est Mme Rosenthal, juive, dénoncée et pillée par ses voisins.

C’est Baldur Persicke, jeune recrue des SS qui terrorise sa famille.

Ce sont les Quangel, désespérés d’avoir perdu leur fils au front, qui inondent la ville de tracts contre Hitler et déjouent la Gestapo avant de connaître une terrifiante descente aux enfers.

Mon ressenti de lecture…

Si nous redécouvrons Seul dans Berlin, certainement grâce à l’adaptation ciné tout juste sortie, il faut savoir que ce roman a été publié dès 1947 en Allemagne de l’Est, seulement en 1967 en version française et… tenez-vous bien, seulement en 2009 pour la version anglaise… Les mystères du monde l’édition ont encore frappé!

C’est un roman, certes, mais basé sur certains personnages et faits réels et qui offre donc un portrait fidèle de la société berlinoise au cœur de la Seconde Guerre Mondiale.

Une petite piquouze de rappel historique s’impose avant toute chose!

Alors pour ceux qui ne sont pas portés sur le passé, on entend encore aujourd’hui que tous les allemands étaient des Hitler en puissance, d’horribles nazis fanatiques froids et sanguinaires.

N’oublions pas que le Traité de Versailles, avec le remboursement des sommes exorbitantes des dommages de la Première Guerre Mondiale, l’occupation de la Rhur, principal bassin productif de richesses, met l’Allemagne à terre, entre chômage, misère, faim et une inflation sans précédent. Le peuple allemand crie famine et l’arrivée de Hitler a permis de remettre le pays sur les rails en seulement 7 ans.

N’oublions pas que Hitler accède très peu démocratiquement, dans les années 30, au pouvoir et instaure une dictature en une sorte de Blitzkrieg (guerre éclair) politique.

N’oublions pas que dès février 1933, un « décret pour la protection du peuple et de l’État » suspend toutes les libertés fondamentales et démocratiques, donnant ainsi des pouvoirs hors norme à la police. Je rappelle également que la triste Gestapo est créée dans la foulée.

N’oublions pas l’ouverture des premiers camps de concentration dès 1933 pour éradiquer toute opposition, politique entr’autres.

Cette petite mise au point réalisée, nous pouvons maintenant savourer cette lecture.

Nous sommes en Juin 1940 et la France vient de baisser les bras.
Les nazis sont en liesse.
Otto et Anna Quangel viennent tout juste d’apprendre que leur fils unique est tombé au front.
Dans le même immeuble, la famille Persicke trinque au succès… Avec le plus jeune fils arrogant et hargneux, futur cadre du Parti, et ses frères dans la SS, les parents n’en mènent pas large.
Sara Rosenthal, juive, avec son mari en prison, vit cloîtrée dans son appartement. Son ancien train de vie aisé est un lointain souvenir.
Emil Barkhausen, un petit trafiquant arriviste, ferme les yeux sur les coucheries de sa femme tant que cela rapporte, convoite les biens de la pauvre Sara.
Eno Kluge ne vaut pas mieux, coureur de jupons, joueur invétéré, ne recule devant rien, du moment que cela remplit ses poches sans lever le petit doigt.
L’ancien magistrat Fromm, ne dit rien, voit tout mais s’enferme dans sa solitude et le deuil de sa fille.
Des femmes comme Trudel Baumann, fiancée du défunt fils des Quangel, et Eva Kluge, épouse difficilement séparée de son moins que rien de mari, Eno, se battent au quotidien pour survivre dignement.
Et le commissaire Escherich, de la Gestapo, va apprendre que nul n’est à l’abri des caprices d’un supérieur…

La guerre a exacerbé ce que le régime a déjà installé: la délation est partout, la contestation est traquée et réprimée arbitrairement, la peur transpire au sein de chaque foyer, la suspicion est omniprésente et les regards fuyants, la violence se sent libre. Le pays est aux mains d’un fou s’entourant de sous-fifres qui en profitent pour laisser libre cours à tous leurs bas instincts.

La vie n’est d’ordinaire pas simple mais le danger s’accentue quand Otto et Anna décident de dire la vérité à leurs concitoyens par le biais de cartes postales manuscrites disséminées dans la ville. Pas d’explosions, de meurtres, d’attentats… juste quelques cartes… et une enquête de la Gestapo… Et c’est comme un domino faisant chuter d’autres à sa suite…

J’ai lu ce roman il y a longtemps et à l’occasion de cette relecture, le coup de cœur est toujours aussi fort. Cette chronique politique et sociale est diablement addictive.

Presque tous les personnages m’ont touchée à leur manière: j’ai eu envie d’en étriper quelques uns sans procès préalable, et j’ai eu envie naïvement que certains autres s’en sortent indemnes, avec une mention spéciale pour le couple Quangel, évidemment… Leur résistance passive, leur détresse devant ce que devient le pays dont ils étaient si fiers et surtout leur souffrance devant la perte de leur enfant unique pour une cause qui n’était ni la sienne ni la leur m’ont émue. Ils ont su rester dignes et honnêtes jusqu’à la fin. Et ils sont si peu avoir les mains propres dans toute cette boue sanglante…

Le lecteur se rend compte que chaque mensonge, chaque silence, chaque parole peut bouleverser, outre sa propre existence, mais aussi le destin d’une personne que l’on ne connaît pas forcément. Nous vivons l’intimité d’une poignée d’allemands, leurs pensées les plus intimes, nous nous glissons dans leur personnage en société, nous connaissons leurs valeurs les plus profondes… et leurs actes…
Et tel un cancer sournois et violent, le lecteur ressent au plus profond de soi les conséquences d’un régime politique sur les êtres civils, les individus pris en otages. Quand l’intérêt national est une excuse à l’exercice de la folie retorse d’une poignée d’êtres immondes et détestables, de la rétorsion arbitraire, du contrôle total des vies et des âmes.

La manipulation de la misère du peuple par les politiques est encore et toujours d’actualité… Ce roman évoque une époque passée et tragique mais l’Histoire ayant une fâcheuse tendance à se répéter chez des humains à la mémoire courte ou absente, nous aurions tort de ne considérer essentiellement que le côté fictionnel de Seul dans Berlin…

C’est une lecture passionnante d’une chronique sociale et politique qui rend hommage à ces allemands dont le nazisme n’était pas l’idéal, à ceux qui ont vécu dans la terreur pendant les événements, qui ont porté le poids de cette étiquette nazie et de ses conséquences bien longtemps après la fin de la guerre, tout comme les  jeunes générations ont porté l’ombre de ce triste héritage…

Mais c’est aussi un message intemporel que nous ne devons pas ignorer…

Citations…

« D’un côté, eux deux, les pauvres petits travailleurs insignifiants, qui pour un mot pouvaient être anéantis pour toujours. Et de l’autre côté, le führer et le parti, cet appareil monstrueux, avec toute sa puissance, tout son éclat, avec derrière lui les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes de tout le peuple allemand. »

« Les quelques personnes en civil se perdaient complètement dans ce foisonnement, elles étaient insignifiantes, ennuyeuses parmi tous ces uniformes, de la même façon d’ailleurs que la population civile, dehors, dans les rues et dans les usines, n’avait jamais acquis la moindre importance aux yeux du parti. Le parti était tout, et le peuple n’était rien. »

« Quand on a compris de quel côté se trouve la bonne cause, il faut lutter pour elle. Que le succès soit pour toi, ou pour celui qui t’a remplacé, c’est tout à fait secondaire. Je ne peux pas me croiser les bras en me contentant de dire: « Ce sont des salauds, mais ça ne me regarde pas. » »

« Ce peuple est vraiment lamentable! Alors que son bonheur futur est en jeu dans une guerre d’une ampleur inouïe, il trouve encore le moyen de regimber. Rares sont ceux qui ont la conscience pure. A l’exception, bien entendu, des membres du Parti. Mieux vaut d’ailleurs se garder d’aller mettre le nez dans les affaires de ces derniers… »

«  »Les pensées sont libres », disaient-ils, mais en réalité ils auraient dû savoir que, dans cet Etat, pas même les pensées n’étaient libres. »

« Peu importe qu’un seul combatte ou dix mille. Quand on se rend compte qu’il faut lutter, la question n’est pas de savoir si l’on trouvera quelqu’un à ses côtés. »

« Songe à tout ce qu’ils ont pu faire aux Juifs et à d’autres peuples sans en être punis! … Crois-tu vraiment que Dieu existe, mère? »

« Otto Quangel dit en retenant son pantalon: « Je n’ai rien à dire en ma faveur. Mais je voudrais remercier sincèrement mon avocat. pour sa plaidoirie. J’ai enfin compris comment un spécialiste du droit peut parler de travers. » »

« L’air puait la trahison. Personne ne pouvait faire confiance à personne, et dans cette terrible atmosphère, les gens semblaient s’abrutir de plus en plus, ils n’étaient plus que des pièces de la machine qu’ils servaient. »

« Cependant, nous ne voulons pas fermer ce livre sur des images funèbres: c’est à la vie qu’il est dédié, à la vie qui sans cesse triomphe de la honte et des larmes, de la misère et de la mort. »

« – C’est comme si un moustique avait voulu se battre contre un éléphant. Je ne comprends pas, vous, un homme raisonnable!
– Non, et vous ne le comprendrez jamais. Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille; quand celui-là se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire je le referais. »

« Il avait peut-être raison: que ce fut peu ou beaucoup, personne ne pouvait faire plus que risquer sa vie. Chacun selon ses forces et ses aptitudes: le principal était de résister. »

« Il n’avait pas compris, en 1940, que les nazis étaient capables d’ôter au premier Allemand venu qui aurait exprimé une opinion divergente, non seulement la joie de vivre, mais aussi la vie tout court. »

« Il ne suffit pas de vouloir sauver quelqu’un. L’autre doit aussi vouloir être sauvé. »

« Qu’un seul être souffre injustement, et que, pouvant y changer quelque chose, je ne le fasse pas, parce que je suis lâche et que j’aime trop ma tranquillité… Il n’ose pas aller plus avant dans ses pensées. Il a peur, réellement peur, qu’elles ne le poussent implacablement à changer sa vie, de fond en comble. »

« Mais l’essentiel, c’est que nous soyons autres que tous ceux-là, que nous n’en arrivions jamais à être et à penser comme eux. Nous ne serons jamais des nazis, même si les nazis conquièrent le monde entier. »

« Qui sait tout ce que cette mort lui a peut-être épargné! »

« Que le bourreau emporte toute la Gestapo! Parce qu’ils peuvent emprisonner n’importe quel Allemand, ces gens croient qu’ils peuvent tout se permettre. »

« Il sait que, quel que soit son aspect extérieur, quels que soient ses succès et les honneurs qu’ils lui vaudront, il n’est absolument rien. Un coup de poing suffit à le transformer en un être insignifiant, terrifié, gémissant et tremblant. »

« Il m’arrive à présent de penser que j’aurais pu faire bien des choses dont je n’avais aucune idée autrefois. C’est seulement depuis que je vous connais, et depuis que je suis arrivé dans cette boîte de béton pour y attendre la mort, que je me rends compte de tout ce que j’ai raté dans ma vie. »
— Il en va de même pour chacun de nous. Tous ceux qui vont mourir, et surtout ceux qui doivent comme nous mourir avant l’heure, regrettent toutes les heures qu’ils ont gâchées. »

« Préféreriez-vous vivre pour une cause injuste ou mourir pour une cause juste? Il n’y a pas de choix possible, ni pour vous, ni pour moi. C’est parce que nous sommes nous-mêmes que nous avons dû suivre cette voie. »

« Cette prolongation indéfinie de la peur de mourir relève d’une cruauté inimaginable, car elle n’est pas due seulement aux lenteurs des formalités juridiques et des recours en grâce dont il faudrait attendre la réponse. Certains disent que le bourreau est débordé, qu’il doit voyager, car on exécute dans toute l’Allemagne. Mais, dès lors, comment se fait-il que sur deux condamnés dans la même affaire l’un est exécuté sept mois plus tôt que l’autre?… Non, il s’agit ici d’une méthode voulue et sadique. Dans cette maison, où les corps ne sont plus soumis aux brutalités ni à la torture, ce sont les âmes qui ne doivent pas échapper une minute à la peur de mourir, dont le poison suinte insidieusement dans les cellules. »

« Au moins, je suis resté propre. Tout le monde ne peut pas en dire autant. »

Note: 5/5

Blog Note 5

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11 réflexions au sujet de « Seul dans Berlin – Hans Fallada »

  1. Lui, je veux le lire ! Quand j’étais gosse, je pensais que tous les allemands étaient les méchants et les autres les gentils, puis j’ai grandi et compris que les salauds étaient parfois pire chez « nous » que chez les casques à pointes… Et que oui, sans le traité de Versailles qui mettait l’Allemagne à terre, on aurait peut-être eu une autre destinée, mais on ne le saura jamais et nous avons facile de juger après, sur le moment, après la 14/18, on aurait sans doute applaudit des deux mains… Je ne jugerai donc point.

    Mais je m’égare et je digresse ! Je veux lire ce roman !

    • Mes grands-parents, nés en 1930, ont connu l’occupation allemande dans notre Picardie natale et chacun avait une vision totalement différente. Cela m’a toujours intriguée. D’autant plus quand j’ai commencé à apprendre la langue et côtoyer des allemands de mon âge et qui étaient « traumatisés » par le poids de cette époque alors que nous étions en 1983-90. Je suis passionnée par les grands conflits car, outre les machinations géo-politiques, on oublie trop souvent qu’en premières lignes, ce sont des êtres humains dont le meilleur, comme le pire, ressort lors de ce style d’événements. J’ai adoré ce roman pour toute son humanité et j’ai hâte que tu m’en reparles! 😉

      • Quand les éléphants se battent, ce sont les herbes qui trinquent…

        Mon grand-oncle a toujours dit qu’il avait été moins « emmerdé » par les allemands (qui auraient pu être des tyrans et des malotrus mais dont l’officier n’était pas ainsi) et quand le débâcle a eu lieu, cet officier lui a prédit qu’il aurait bien des ennuis avec les américains aussi. Il ne les a pas aimé, les amerloques, même s’il reconnait que leur aide fut bénéfique, sans oublier tous les autres anglophones ET les Russes qui arrivaient de l’autre côté pour faire la tenaille.

        J’ai vu un jour une émission sur la chaine Histoire avec la seconde guerre et j’en suis tombée de ma chaise quand j’ai appris que Roosevelt voulait gouverner le monde avec Staline et des tas d’autres horreurs politique que j’aurais aimé ne jamais savoir… faut que je trouve ce roman !

      • Quand on creuse le sujet, on a de quoi être dégoûté des décideurs! Quand on sait que les alliés étaient parfaitement au courant des camps de la mort dès 1941, que les financements militaires ont été de droite et de gauche, que De Gaulle a dû se battre pour que la France ne soit pas rayée du paysage, que les magouilles en coulisses font état d’accords totalement aberrants… et si tu rajoutes les exactions commises par les soldats américains, et les ruskovs… On dit que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, c’en est un parfait exemple! Et je rajoute que les amerloques ont facilité la fuite de nombreux nazis pour utiliser leurs sciences et connaissances… et pas en matière de tricot! Bref, il y a beaucoup à dire… c’est un sujet passionnant!

      • Tout à fait ! Mais le problèmes est que certaines personnes restent obtuses et continue d’encenser les américains. Je ne crache pas sur le pauvre gars mort en Normandie ou ailleurs, je ne le jugerai pas non plus sur le fait que dans son pays, à ce moment là, il y avait toujours des bancs pour les Blancs et de ceux pour les Noirs… mais bon, faut pas se voiler la face, rien n’est gratuit dans notre monde et on l’a bien payé, leur intervention !

        J’en ai entendu moi aussi des vertes et des pas mûres et il y a des jours où je me dis que j’aurais pas dû écouter ! Parce que ce n’était pas des théories complotistes, mais la vérité nue, crue, et pas belle.

        Oui, l’Histoire est écrite par les vainqueurs…

      • L’impérialisme américain n’est pas un terme galvaudé… Et puisque nous parlons des américains, il n’y a qu’à voir le sort réservés aux soldats noirs envoyés clairement en chair à canon dans certaines batailles (les Ardennes en 44 par exemple), aux soldats toutes couleurs confondues revenus de la guerre du vietnam, où les tests de guerre biologique subis par certains soldats pendant les guerres du Golfe qui sont encore niés aujourd’hui. Les êtres humains ne sont rien aux mains des gouvernants, quels qu’ils soient… La géo-politique est fascinante car elle est réellement le creuset de tout ce que l’homme a de mauvais en lui. L’envoi de troupes pour « libérer » des peuples africains est un mensonge: c’est un calcul politique, économique et commercial… Etc… etc… Mais tu auras toujours un public pour croire qu’il vit dans un monde de bisounours où les américains ont toujours été les gentils… -_- Bon, tu l’as trouvé ce roman? 😉

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