Désolée, je suis attendue – Agnès Martin-Lugand

Agnès Martin-Lugand - Désolée, je suis attendue

Agnès Martin-Lugand – Désolée, je suis attendue (2016)

4ème de couv’…

Yael ne vit que pour son travail.

Interprète dans une agence internationale, elle enchaîne les réunions et les dîners d’affaire sans jamais se laisser le temps de respirer.
Juchée sur ses escarpins, elle est crainte de ses collègues et ne voit quasiment jamais sa famille et ses amis de longue date qui s’inquiètent de son attitude.

Peu tourmentée par les reproches qu’on lui adresse, elle a une volonté farouche de réussir.

Jusqu’au jour où le passé resurgit pour fragiliser ses certitudes.

Mon ressenti de lecture…

Dernier roman en date d’Agnès Martin-Lugand et, de nouveau, un portrait de femme…

Qu’est-ce qui a provoqué la transformation de Yael?

D’une pimpante étudiante, gaie, boute-en-train et fêtarde, si peu concernée par le monde du travail, Yael est devenue en dix ans une machine de guerre, froide, dure et disciplinée au possible, une carriériste aux dents longues et au cœur de glace.

De son groupe d’amis si soudé, chacun a suivi sa voie pour s’épanouir dans un couple, un mariage, la parentalité, la famille et l’amitié, la joie et la convivialité. Yael, elle, ne vit que pour son travail: pas le temps pour la famille, les amis, l’amour, les enfants. Travail, travail, travail. Une existence minutée au service de son ambition démesurée l’a exclue peu à peu de son entourage!

Mais cette quête obsessionnelle de reconnaissance et d’ascension professionnelles et sociales ne cache-t-elle pas une blessure intime, une volonté de se barricader contre la souffrance?

Je dois bien avouer qu’au début, j’ai détesté cordialement cette Yael froide, insensible, calculatrice, rembarrant avec mépris les tentatives de ses amis et de sa famille pour lui ouvrir les yeux sur la vie, la vraie vie. Elle est aspirée aveuglément dans cette spirale infernale du toujours plus, toujours plus haut vers le sommet! Mais au sommet, on est seule. Et quand on trébuche, on tombe de haut. Et il n’y a plus personne pour vous rattraper!

Yael est une femme de tête, une femme forte, une femme qui a conditionné son quotidien aseptisé dans la discipline, l’ordre et le contrôle. C’est le choix de vie choisi pour échapper au passé.
Ses amis sont toujours là, malgré son rejet, mais peut-être plus pour longtemps car Yael use toutes les bonnes volontés. Yael est butée. Jusqu’à la réapparition de Marc, de la résurgence de souvenirs qu’elle a obstinément occultés depuis dix ans…
Et à fuir le passé, ça marche un temps. Et plus longtemps tu fuis avec aveuglement, plus la blessure est violente quand le passé te rattrape. Parce que le passé te rattrape toujours. Et que tout soldat, aussi vaillant soit-il, a besoin de souffler… et parfois de tout remettre à plat sur la table, de tout remettre en question et avant tout, soi-même.

Mon empathie pour cette femme a grandi au fil de la chute de Yael, au fur et à mesure que ses fragilités profondes sont apparues au travers des fissures de son armure, au rythme de ses sursauts de rébellion devant une vérité toute nue: se déconnecter de son humanité pour échapper à la souffrance et éloigner la peur de l’autre, le risque d’aimer… ce n’est pas la solution…

Le sujet de ce roman m’a fortement interpellée et profondément touchée pour des raisons personnelles. C’est un roman sensible et pudique sur la vie, l’orientation qu’on lui donne. Le ton est juste, authentique, percutant.
J’ai coutume de dire qu’on est l’artisan de son propre bonheur ou de son propre malheur et ce roman est le témoignage que rien n’est gravé dans le marbre, qu’une rencontre peut tout changer si on on accepte de fracasser un peu les hautes murailles édifiées au fil du temps, pour s’ouvrir à nouveau aux autres…

C’est un roman touchant sur la recherche de l’équilibre et de l’épanouissement de soi, sur les microcosmes relationnels qui nourrissent notre évolution, sur la manière de gérer les casseroles qui s’amoncellent au fil des ans. C’est aussi un message d’espoir sur l’amour qui perdure malgré le temps, les accidents de parcours, les silences et les malentendus… Sur cette force qui nous anime, nous fait trébucher, tomber mais aussi nous relever…

Désolée, je suis attendue est le dernier roman de cet auteur… Et cet auteur, découvert à cause d’une couv’ en noir et blanc et d’un titre à rallonge, évoquant tous deux la lecture, le café, une jeune femme attablée devant sa tasse, cigarette à la main, le regard perdu au loin, est un très très gros coup de cœur pour moi! Un auteur qui parle à votre coeur avant tout…

Vivement sa prochaine histoire de femme! A moins que ce ne soit un parcours masculin, allez savoir!

Citations…

« Le soir, quand j’arrivais après ma journée de travail, je m’asseyais dans ma banquette, j’observais autour de moi, j’étais bien dans cet environnement blanc, à la propreté clinique, l’ordre me tranquillisait. »

« Qu’étais-je devenue? Une femme insensible, irrationnelle, prête à nous foutre en l’air pour un téléphone, tout ça pour écrire un mail à son patron. »

« Tu t’es regardée? Tu as l’air de quoi sur des talons? Tu n’es qu’une gamine qui s’excite parce qu’elle croit qu’elle joue dans la cour des grands. Tu te permets de juger la vie des autres et de les prendre pour des cons. Alors que tu ne vaux rien. Tu ne respectes rien, pas même toi. Tu es prête à te vendre pour ton job de merde. (…) Tu es froide, tu es vide. Ça sonne creux chez toi. Tu es morte. Y a rien à l’intérieur. »

« S’il est librement choisi tout métier devient source de joies particulières en tant qu’il permet de tirer profit de penchants affectifs et d’énergies instinctives. S. Freud. »

« Je ne me suis jamais mêlé de la vie privée de qui que ce soit ici, mais il s’est passé quelque chose dans ta vie, qui t’a fait du bien, qui t’a rendue meilleure et, du jour au lendemain, tu as perdu ta flamme. »

« Ma sœur… nos différences se gonflaient avec le temps et la vie qui avançait, mais elle restait mon point de repère, mon ancrage. Je ne pouvais pas concevoir un monde, une vie sans elle. Il fallait que je la sache pas trop loin de moi, même si je ne la voyais pas. Je n’avais pas de temps à lui consacrer mais elle devait être là. »

« Lorsque je trouvais le sommeil, ce n’était jamais pour plus de quatre petites heures. Ça me suffisait amplement, la fatigue n’avait aucune prise sur moi, j’étais maîtresse de mon corps. L’adrénaline du défi coulait dans mes veines, c’était mieux, plus fort, plus puissant que la drogue ou le sexe. »

« Vous êtes froide, mécanique, lugubre, impénétrable. Je ne vous ai jamais vue sourire depuis que je vous connais. Ça vous arrive de vous envoyer en l’air? »

Note: 4/5

Blog Note 4

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