Treize marches – Kazuaki Takano

Kazuaki Takano - Treize marches

Kazuaki Takano – Treize marches (2016)

4ème de couv’…

Ryô Kihara, trente-deux ans, est condamné à la peine capitale. Il a déjà passé sept ans dans le couloir de la mort sans connaître la date de son exécution, comme le veut la loi japonaise.

Bien qu’amnésique au moment du procès, il a reconnu sa culpabilité. Un matin, il entend les gardes venir chercher son voisin de cellule pour l’exécuter. Traumatisé par les hurlements, Kihara a soudain des flashes, comme si son amnésie se dissipait: il se revoit en train de gravir un escalier, dix ans plus tôt.
Il décide d’écrire à son avocat.

Jun’ichi Mikami, vingt-sept ans, a été incarcéré deux ans pour homicide involontaire. Remis en liberté conditionnelle, il croise celui qui était son gardien de prison, Shôji Nangô, qui s’occupe aussi de la réinsertion des anciens détenus.

Ce dernier lui propose de l’aider à prouver l’innocence d’un certain Ryô Kihara.
Voyant un moyen de se racheter aux yeux de la société, Jun’ichi accepte…

Mon ressenti de lecture…

Je remercie Babelio avec sa masse critique spéciale et Les presses de la cité pour la découverte de cet auteur japonais, Kazuaki Takano et de son premier roman, Treize marches.

Quels liens unissent Ryô Kihara, condamné à mort, Shôji Nangô, gardien de prison, et Jun’ichi Mikami, en liberté conditionnelle, alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés?
Facile me direz-vous, tout est dans la question…

Mais ce n’est pas si simple!

Pour Ryô, amnésique après un accident de moto, se repentir d’un crime qu’il ne se souvient pas avoir commis est une agonie quotidienne…
Pour Nangô, exercer son métier n’est pas de tout repos car il a un cerveau qui fonctionne, analyse et se questionne…
Pour Jun’ichi, remis en liberté conditionnelle, voir que sa condamnation a également détruit sa famille est problématique pour sa réhabilitation sociale…

Alors quand un avocat engage Nangô, assisté de Jun’ichi, pour trouver des preuves de l’innocence de Ryô à la veille de son exécution, chacun a quelque chose à gagner au delà du simple fait de rendre justice.
Ryô y gagnera peut-être la liberté…
Nangô, une paix intérieure…
Et Jun’ichi, un moyen rémunéré de soutenir ses parents…

Mais ce n’est pas si simple…

Mélange de roman noir, de chronique judiciaire et de thriller, les Treize marches offre une immersion dépaysante dans le monde carcéral et judiciaire japonais.

La peine de mort est toujours d’actualité, une mort par pendaison. Les Treize marches étaient jadis le nom donné à la potence, symbole des treize marches à gravir pour y accéder. De nos jours, ces treize marches symbolisent les treize étapes et signatures qui ponctuent l’ordre d’exécution du jour du rendu de jugement jusqu’au jour de son exécution pratique. Mais treize, c’est peut-être aussi le nombre de marches pour atteindre la divinité qui sauvera Ryô…

J’exerce un métier juridique, je suis friande des thrillers judiciaires… mais j’appréhendais un peu d’aborder cet univers du pays du soleil levant… de part la différence de culture principalement.

Mais je fus très agréablement surprise! Pour trois raisons principales:

Plus familière, dans mes lectures, des tribunaux européens et américains, j’ai découvert un autre univers juridique et carcéral que l’auteur a eu à coeur de nous dévoiler tout au long du récit, avec exactitude et simplicité, sans aucune lourdeur.
Ces passages ponctuent l’enquête et la réflexion de Nangô, le gardien de prison, et de Jun’ichi, le repris de justice. Nous avons les deux points de vue de deux individus au plus près de la mort, enrichis par l’intervention du procureur Nakamori, pur juriste mais non moins homme.
La justice est écrite, exercée et rendue par les êtres humains, des hommes ayant des rôles différents à interpréter et cette histoire nous dévoile la difficulté d’appliquer à la lettre des lois déshumanisées, dans des situations particulières sujettes à interprétation car brouillées par l’affect.
Cette enquête nous questionne: la loi est-elle juste et équitable en fin de compte, pour les victimes et leurs familles et pour les condamnés?
L’aspect juridique peut rebuter les lecteurs qui ne sont pas adeptes du thème mais je trouve que l’auteur l’a distillé suffisamment adroitement pour ne pas donner l’impression de donner un cours magistral. Expliquer les rouages juridiques sert réellement à la compréhension de l’évolution des recherches de Nangô et Jun’ichi et nous force à oublier nos « réflexes » d’occidentaux.

Mais ce roman ultra documenté ne se limite pas aux rouages, subtilités, contradictions et fonctionnement de la vie de la justice et de la prison. L’auteur nous offre également une profonde réflexion sur les crimes, les châtiments, la peine de mort et la rédemption. Et la réflexion sur la psyché humaine traverse toutes les cultures, elle nous parle à tous!
Entre exercer une punition et offrir une rédemption, l’existence de la peine de mort reste un sujet sensible et polémique.
En cela, ce roman est riche. Qu’on soit pour ou contre la peine de mort, au fil de la lecture les arguments avancés alimentent l’une ou l’autre conviction.
C’est le coeur de l’humain qui parle, entre celui qui se laisse emporter par la passion et la Loi du Talion, la violence engendrant la violence en réponse, et celui qui se distancie de l’émotion et essaye d’exprimer un équilibre social dans la réhabilitation éventuelle.
Entre le gardien de prison, obligé de donner la mort par la force de la Loi, et le condamné parfois repentant, parfois innocent, le lecteur oscille entre ses hommes qui, au final, restent peut-être prisonniers à vie de leurs états d’âme touchés d’une manière ou d’une autre par le crime…
C’est aussi la dignité des familles des condamnés et celle des victimes, la résignation, le sentiment d’injustice ou l’envie de vengeance…
Une réflexion noire, critique et sobre, tour à tour révoltée et pessimiste, qui m’a enchantée, je dois bien l’avouer!

Et pour terminer, outre le droit et la morale, j’ai adoré ce roman pour son thriller, tout simplement!
Nous avons un homme qu’on doit sauver de la pendaison.
Sept ans derrière les barreaux à trembler et paniquer à chaque pas qui résonne dans le couloir! Viennent-ils pour la pendaison? C’est son tour… ou pas? Car lui, ne le sait pas!
Est-il coupable? Est-il innocent?
Un tic-tac monstrueux qui nous rapproche de la corde et toujours pas d’issue! Une enquête laborieuse mais offrant son lot de rebondissements, de révélations et de suspens.
J’ai été happée dès les premières pages par cette histoire! J’avais envie de savoir! Envie de savoir si Ryô était réellement innocent et amnésique alors que toutes les preuves sont contre lui. Envie de savoir pourquoi Jun’ichi était sans cesse dans le malaise alors qu’il avait recouvré sa liberté après « seulement » deux ans de détention. Envie de voir un peu de bonheur retomber sur sa famille si durement éprouvée par son crime, au bord de la faillite. Envie de savoir si Nangô allait pouvoir retrouver le sommeil et faire la paix avec son âme et sa conscience. Envie de savoir jusqu’au la vengeance de l’un ou la culpabilité de l’autre peuvent mener…
Et cette envie de savoir a voyagé sur la plume fluide et efficace de cet auteur, portée par un style et prometteur…

Et rien de tel que l’envie de savoir pour tourner les pages de ce roman, que je vous recommande vivement!

Citations…

« Un procès n’est qu’une affaire de chance ou de malchance, du début à la fin. L’avocat, le procureur, les juges sur lesquels va tomber l’accusé… Le verdict dépend de la combinaison  de ces personnes. »

« (…) J’ai accepté cette mission parce qu’elle consistait à innocenter un condamné à mort. On devait sauver la vie d’un être humain. Et là, vous me dites que si jamais on trouve le véritable coupable, c’est finalement lui qui sera envoyé à l’échafaud?
– Oui. Dans les pays où la peine de mort est en vigueur, livrer les meurtriers sanguinaires à la justice revient à les tuer. Si nous mettons la main sur le véritable coupable de notre affaire, tu peux être sûr qu’il sera exécuté. »

« Écoute-moi. Nous avons le choix. En ce moment même, deux hommes sont en train de se noyer devant nos yeux. l’un est un condamné à mort innocent, l’autre, un voleur et un meurtrier. Si on ne devait en sauver qu’un, lequel ce serait? »

« Ramener un détenu dans le droit chemin, paver pour lui la voie de la réinsertion sociale, jusqu’à éliminer la menace qu’il représentait pour la société… Où étaient donc passés les nobles idéaux de la peine éducative? »

« Il y avait d’un côté les tenants de la justice rétributive, pour qui le châtiment pénal est une manière de vengeance envers le criminel, et de l’autre les partisans de la justice réhabilitative, qui affirment que celle-ci a pour fonction d’éduquer et d’améliorer le criminel afin d’éradiquer la menace sociale qu’il constitue. »

« (…) Nangô considéra le nombre d’âmes en peine incapables de monter au ciel à cause de l’absence de repentir chez leurs assassins, et prit nettement conscience du chemin qu’il devait suivre. Son travail était de punir et corriger les criminels. Si l’on pensait aux victimes, alors l’école de la justice rétributive incarnait certainement l’absolu de la justice. »

« (…) Nangô fut pris de nausée. Mais qu’il le voulût ou non, c’était là sa tâche. Tant que la peine de mort était maintenue dans le droit japonais, il fallait que quelqu’un l’accomplisse. »

« Se raccrocher à Dieu lui semblait lâche.
C’est l’Homme qui avait tout fait – aussi bien les crimes atroces sur les fillettes que la condamnation de celui qui les avait perpétrés. Le crime et le châtiment avaient été engendrés par la main de l’Homme. N’était-ce pas à l’Homme d’apporter une réponse aux actions de ses semblables? »

« (…) je ne pourrais jamais plus retrouver la Yuri d’autrefois.
Qui doit payer pour cela? Un procès n’aurait rien changé. Les dommages et intérêts n’auraient représenté  qu’une compensation dérisoire, incapables de refermer les plaies de Yuri. La justice n’aurait reconnu que les coups et blessures infligés à la chair de la victime, sans faire aucun cas de son âme, aujourd’hui brisée.
La loi est-elle juste? Est-elle véritablement impartiale? »

Note: 4/5

Blog Note 4

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8 réflexions au sujet de « Treize marches – Kazuaki Takano »

  1. Merci pour cette chronique qui complète de manière détaillée une ébauche de retour qu’une lectrice m’a faite, tu la connais d’ailleurs :p
    Je suis extrêmement curieuse de découvrir ce livre, et je le note en tête de « gondole » de mes futures acquisitions 😀

  2. Voilà qui répond à ma question, suite à la citation livresque, comme Sandrine, je note, car tu m’as donné deux fois plus envie de le découvrir !
    Dis… ! Tu ne peux pas chroniqué des livres que tu n’aimes pas hein ! Ça m’arrangerait un peu, surtout mon porte-monnaie, tu vois ce que je veux dire ?…
    Bises bonne fin de journée

    • Hihi… je le fais pourtant! je chronique pratiquement toutes mes lectures, bonnes ou mauvaises! 😉 J’en ai quelques unes en retard, je vais bien en trouver une négative rien que pour toi et pour ménager ta bourse! ^_^ Bizzz Gwen et merci de ton enthousiasme… ça donne encore plus envie de partager mes coups de coeur! 😉

      • J’adore découvrir de nouveaux auteurs, mais ma pal fait bien 20 pages .. .. après ça va dépendre si je trouve ce roman facilement en bibliothèque.

      • Je vais croiser les doigts! Il n’y a pas de raison que tu ne le trouves pas! 🙂 Je ne sais pas combien de titres compte ma PAL, je ne veux pas prendre peur! 😀

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