La cage – Céline Tanguy (1er épisode)

SF CélineTrès exceptionnellement, ce n’est pas un ressenti de lecture que je publie aujourd’hui mais la 1ère partie d’une nouvelle, pour tous les passionnés de SF.

Cette nouvelle a été écrite par un jeune auteur talentueux que j’apprécie énormément pour sa personnalité tout autant que pour ses écrits, Céline Tanguy.

Cette publication, juste pour le plaisir de partager avec vous un texte. Et lire votre avis, franc et sincère bien sûr!

Bonne lecture et rendez-vous demain… pour la suite!

 

Chapitre 1

25 avril 2053

Solan avait traversé la chaussée sans regarder. A cette heure-ci, cela n’avait pas tellement d’importance. Peu de gens circulaient. Il ne risquait donc pas de contravention. Il ne s’en rendit réellement compte qu’une fois arrivé devant l’escalier souterrain qui menait à la gare.

– Il n’aurait plus manqué que ça, murmura t-il pour lui-même.

Il s’arrêta un moment. Ouvrit sa main et glissa son index sur sa paume. Un écran virtuel se matérialisa devant ses yeux. Machinalement, il regarda derrière lui. Un homme passa à sa gauche et l’effleura.

– Si depuis le temps, tu ne sais pas que tu es le seul à pouvoir te lire… lui lança t-il sur un ton rogue avant de s’engouffrer dans l’escalier.

Il avait bien son billet de TVL, abréviation de train vitesse lumière. Catégorie D, seconde classe, étage 8, allée B, côté extérieur, (les rames étaient dépourvues de fenêtres et de toute façon, il n’y avait aucun paysage à admirer), strapontin 106. La catégorie D était la moins chère des quatre que la compagnie des TVL proposait aux voyageurs. Les services étaient minimalistes, même en première classe. La nourriture était médiocre et en quantité insuffisante, même pour un petit appétit. Les sanitaires se limitaient au strict minimum : tout juste pouvait-on faire un vague brin de toilette avec une eau à peine tiède. Il ne fallait pas non plus attendre un quelconque confort dans la rame elle-même. Le moindre espace était rentabilisé à l’extrême. La plupart des voyageurs devaient se contenter d’un petit strapontin sans dossier. Et bien entendu, la durée du voyage était allongée. Il soupira. Huit heures de train l’attendaient.

Il consulta attentivement les informations affichées devant lui. L’option « sommeil » était décochée. Il hésita. Il avait encore le temps de faire une modification. Mais il détestait se réveiller à l’arrivée, groggy et courbatu. Sans compter les nombreux vols sur ces rames surpeuplées et mal surveillées.

Huit heures quand même…

Il restait plus d’une heure avant l’embarquement. Sa décision pouvait attendre.

Il descendit l’escalier sans hâte. En face de lui, des voyageurs aux visages mornes remontaient vers la surface. Il avait une idée depuis quelques jours. Il tentait bien de la repousser par de raisonnables arguments mais elle le hantait.

Prendre la catégorie A. En fraude, bien sûr.

Il avait bien étudié la question. Effectué de nombreux repérages lors de ses trajets hebdomadaires. Il suffisait de se cacher dans les espaces intermédiaires, qui permettaient au personnel de passer d’une rame à une autre. Personne ne le remarquerait. Une fois le TVL parti, il n’aurait plus qu’à rejoindre la zone de restauration, s’assoir et attendre qu’on lui serve à manger. Et à peine deux heures plus tard, il serait à destination.

Allez…

Il ne pouvait pas se faire prendre. Il n’y avait aucun contrôle après le départ. Tout ce qu’il avait à faire était d’attendre une poignée de minutes avant de sortir de sa cachette. A lui les fauteuils moelleux, le menu gastronomique… Il fallait juste supporter le passage.

C’était cela, le problème.

Il n’avait aucune idée de la manière dont cela pouvait se passer. Dans les rames, les voyageurs étaient préservés du choc et des radiations. Qu’en était-il de ces espaces intermédiaires ?

Les rumeurs les plus folles courraient à ce sujet. Certains ne seraient jamais revenus. D’autres avaient été retrouvés, atrocement brûlés ou mutilés, morts peu après qu’on les ait plongés dans un coma profond pour leur épargner des souffrances inutiles. On parlait aussi de gens devenus fous, s’exprimant dans une langue incompréhensible, enfermés pour toujours dans de supposés camps de quarantaine.

Ce sont des légendes urbaines.

En effet, jamais il n’avait lu la moindre chose à ce sujet dans les médias officiels. Les histoires effrayantes provenaient uniquement des réseaux sociaux.

La Compagnie cherche à nous faire peur pour limiter la fraude, c’est tout, se dit-il en guise de conclusion.

Il abandonna l’idée de l’option sommeil. Ses dernières inhibitions venaient de tomber. Il profiterait du luxe de la catégorie A ce vendredi.

*******

Gip venait de se coucher quand le téléphone avait sonné. Il avait un peu hésité à faire l’effort de décrocher, avait marmonné quelques paroles indistinctes de protestation puis s’était finalement tourné et avait ouvert sa main pour répondre. L’identité de son correspondant était apparue sur le mur en face de lui.

« Sérène Hoccon – adjoint principal au MCGC ».

« Bon… » Avait-il soupiré avant de dire allo.

Il avait écouté attentivement son interlocuteur sans l’interrompre. Au ton de sa voix, il en avait déduit qu’il fallait d’abord le laisser déverser son trop plein d’émotion s’il voulait être écouté à son tour et compris.

L’adjoint avait une voix aigüe, presque sifflante, caractéristique d’un événement bouleversant et brutal. Gip avait l’habitude des situations de crise. Et aussi des personnes non rompues à les affronter.

 Il serait temps que l’on nomme des gens compétents à ce ministère…, pensa t-il.

Sérène Hoccon avait fini par se calmer. Il l’avait entendu déglutir. Puis marquer un temps d’arrêt caractéristique. Gip pouvait maintenant parler à son tour. Il récapitula.

– Franchissement de la clôture à 22 h 56 donc. Interception 20 minutes plus tard dans la zone périphérique. Pas d’usage de la force…Très bien… Mais en quoi puis-je vous être utile ?

En tant que spécialiste réputé des espèces allogènes, Gip était toujours consulté dès qu’une créature inconnue était découverte sur le territoire. Mais jamais après vingt heures et encore moins par le bras droit du ministère du Contrôle des Grands Carnivores.

Un interlocuteur affolé ne donne jamais l’information clé. Toujours attendre qu’il se calme, pensa Gip avec résignation.

– Ce n’est pas… enfin…il ne semble pas que ce soit un animal…

– Bon… où es t-il à présent ?

– Dans le fourgon des agents forestiers, dans l’enceinte du parc de Cordé.

– D’accord. Bon… Il faudrait le transférer dans une cage d’observation que je puisse le voir.

– Cela n’a pas été possible jusqu’ici.

– Pourquoi ? Demanda t-il, interloqué.

– Venez. Une voiture vous attend.

Sérène Hoccon avait raccroché. Gip se frotta le bout du nez en signe de perplexité. Il regarda l’heure : 00 h 12. La journée commençait donc un peu plus tôt que d’habitude.

Il ouvrit la fenêtre. Un véhicule noir attendait devant sa porte. Une faible lueur trahissait la présence du conducteur à l’intérieur.

– Bon… soupira t-il.

Il rassembla ses vêtements et enfila son pantalon. Soudain, il fronça les sourcils. Un piège ? A sa connaissance, il n’avait aucun ennemi. Et il ne représentait a priori pas une cible potentielle pour qui que ce soit. Néanmoins…

Il ouvrit sa main. Sur sa paume lisse, il traça avec le doigt un cercle qu’il termina par une diagonale. Sur la porte de son armoire, des informations s’affichèrent sur son interlocuteur.

« Identité vérifiée » conclut le moteur de recherche.

Sérène Hoccon était donc bien celui qu’il disait être.

– Alors on y va, murmura t-il.

Il hésita un court instant entre deux vestes dans la penderie de l’entrée. La météo affichée sur la porte lui indiquait que la température avait considérablement baissé depuis qu’il était rentré. Il ne pleuvrait pas cette nuit en revanche. Il opta pour la première, la couleur grise serait sans doute moins susceptible d’inquiéter la créature que la bleue.

Chapitre 2

La voiture s’enfonça dans la nuit. Elle emprunta d’abord le réseau primaire. Gip pesta intérieurement et ne put s’empêcher de soupirer lorsqu’ils se retrouvèrent coincés derrière un taxi-lit.

– Encore des touristes…, lâcha t-il à l’adresse de son chauffeur.

– Ou des jeunes mariés, répondit l’autre avec un petit sourire entendu.

– Hum… fit Gip en étouffant un petit rire.

– Encore un peu de patience, professeur, on va pouvoir prendre le secondaire.

Les routes primaires étaient réservées aux trajets de proximité, généralement en ville. Elles ne comportaient que deux voies, circulant chacune dans un sens. La vitesse y était strictement règlementée : tout dépassement des 350 km/heure autorisés était automatiquement et immédiatement sanctionné, le véhicule communiquant en permanence avec le Centre Réseau d’Identification des Transports. Il était également interdit de doubler, à l’exception des services d’urgence incendie, secours et radiation. Même la police en intervention et les membres du gouvernement ne disposaient pas de ce droit, quelle que soit l’urgence.

Gip se força à admettre que cette mesure avait au moins permis d’éradiquer presque complètement les accidents et en partie les embouteillages. Mais la glissière de régulation en était sans doute davantage la véritable raison. Un champ électromagnétique réglait simultanément la vitesse de tous les véhicules en circulation sur le même parcours. Globalement, le rôle du conducteur se limitait à choisir le trajet.

Un panneau virtuel à quelques centaines de mètres d’eux annonça l’entrée sur le réseau secondaire. Le chauffeur traça une ligne avec son doigt sur l’écran qui s’afficha devant lui vers un point clignotant rouge sombre.

– C’est parti, dit-il.

Le taxi-lit disparut presque instantanément, avalé par une force soudaine. Le ciel noir devant eux se couvrit d’une multitude de traits blancs l’espace d’une poignée de secondes.

– Vitesse : 6200 km/h, annonça une voix synthétique.

– On ne nous annonce rien de particulier, reprit le chauffeur. Normalement, dans vingt minutes, nous y sommes. Vous voulez un peu de musique ? Une boisson chaude ? Un sommeil éclair ?

– Non merci, c’est gentil. Ah si… vous pourriez mettre les informations ?

– Bien sûr, dit-il en mimant un geste de poussée sur l’écran dessiné sur le pare-brise.

Comme il s’y attendait, il n’y eut pas un mot de l’intrusion de la créature dans le périmètre de sécurité. Soit il s’agissait réellement d’une alerte sérieuse, soit Sérène Hoccon était particulièrement incompétent. Il ne fallait pas s’emballer, donc. Malgré tout, un frisson d’excitation le parcourut. Le flash d’information se termina sur la météo solaire et jovienne.

– Ca file bien ce soir, fit le chauffeur pour rompre le silence qui s’était installé. Il n’y a même pas de perturbation électromagnétique. Cela faisait un sacré bail, croyez-moi !

– Vous prenez souvent la secondaire, j’imagine, répondit Gip.

– Oui, on peut le dire. Mais rarement la nuit pour être honnête. Ils ont trouvé quelque chose, à ce qu’il paraît ?

– Je ne sais pas encore. Il est probable qu’il s’agisse seulement d’une espèce en mutation ou simplement malade.

– De toute façon, du moment que ce n’est pas méchant, moi…

– Il n’y a pas d’espèces malfaisantes, vous savez.

– Oui enfin, sauf votre respect professeur, les panthères boréales par exemple, je ne tiens pas vraiment à les rencontrer le soir au coin d’un bois, si vous voyez ce que je veux dire… Il faut quand même reconnaître qu’elles ne rêvent que de nous bouffer !

– Disons que nous pourrions figurer sur leur menu si elles en avaient l’occasion. Mais justement, la clôture est là pour éviter qu’elles ne l’aient.

Chapitre 3

Un barrage policier annonça l’entrée de la réserve bien avant qu’ils ne puissent voir les barrières de bois. De loin, Gip distingua les avertissements virtuels affichés dans le ciel en lettres bleu électrique.

Parc fermé – Accès interdit (décision unilatérale constitutionnelle B 22 – Strate 25 – 20ème jour – cycle 3526 – 23 h 10)

Hoccon n’avait pas perdu son temps…

Gip soupira. Cela n’augurait rien de réjouissant. Sans doute faudrait-il se battre pour faire admettre des évidences.

– Hé bien, ça promet, dit le chauffeur.

Gip ne répondit pas. Le véhicule freina. Puis il quitta la glissière aérienne et s’engagea dans le couloir intermédiaire de décélération. Peu à peu, le paysage se fixa, à mesure que la vitesse chutait.

– On a un comité d’accueil, dites-donc, dit encore le chauffeur.

En effet, deux drones les encadrèrent aussitôt. Une lumière rouge traversa l’habitacle et un trait vert parcourut le visage de Gip. Il eut un léger frisson à l’idée que la connexion avec sa carte d’authentification interne échoue ou ait été piratée. Les drones étaient programmés par un ordinateur central, sans la moindre intervention d’un opérateur. En cas d’anomalie, ils lançaient une attaque directe, dont la létalité était fonction des circonstances. Vu la débauche de mesures prises, il y avait fort à parier qu’ils tireraient sans la moindre sommation.

Il y eu un petit claquement et le pare-brise afficha un message.

Identification réussie. Bienvenue professeur Gip Sanger.

Puis :

Joe Schewin – Accès limité – 90 secondes

89.

88.

87…

– Je vous abandonne ici, Monsieur, dit simplement Schewin.

– Je vous en prie.

– Je suis mandaté pour vous récupérer lorsque vous aurez terminé. Appelez-moi sur le point 53.

– Bien.

Gip descendit doucement sur la plate-forme d’accueil.

Trois militaires en tenue d’assaut l’attendaient. Le gradé le salua mécaniquement. Ils parcoururent côte à côte les quelques mètres qui les séparaient de la bulle de déambulation. Les deux autres soldats les encadraient, la visière de tir nocturne rabattue sur les yeux, les mains sur le fusil laser. Les parties métalliques de leur équipement claquaient au rythme de leurs pas cadencés.

Ils n’ont pas activé leur camouflage, pensa Gip.

La bulle était légèrement en lévitation au dessus du sol. Gip sourit intérieurement. Quand il était môme, il aurait donné n’importe quoi pour faire un tour avec. C’était une sorte de matière transparente et enveloppante. Elle permettait de se déplacer rapidement et en toute sécurité dans les zones non contrôlées, comme les parcs et les réserves, et même bien au-delà des clôtures, qu’il existât une atmosphère ou pas. La bulle était indestructible, ininflammable et isolante. Le conducteur habilité la pilotait mais on pouvait en prendre le simple contrôle par la pensée, ce qui était à la portée d’un gamin de cinq ans.

D’abord uniquement conçue à des fins militaires, elle s’était rapidement démocratisée et une version simplifiée avait été créée pour les promenades familiales dans les zones d’attraction touristique.

Mais ce modèle-là n’était manifestement pas destiné aux loisirs. Gip le comprit lorsqu’il vit s’activer le bouclier antiviral.

– Il y a des risques de contamination ? Demanda t-il au gradé à ses côtés.

– Je ne sais pas. Nous appliquons la procédure, répondit l’autre sur un ton laconique.

La bulle descendit lentement vers les arbres puis se posa sur une zone découverte. A quelques dizaines de mètres, la bétaillère des agents forestiers était grande ouverte. Au dessus d’elle, un drone en vol stationnaire assurait un éclairage puissant de l’intérieur.

– Hum… Ce n’est pas forcément idéal de l’aveugler, dit Gip davantage à lui-même qu’aux militaires.

– C’est la procédure, répéta le gradé.

– Oui… bien…

Il sortit le premier de la bulle. L’un des deux soldats le rattrapa et passa devant lui, visant nerveusement des cibles invisibles avec son fusil d’assaut.

Et en plus, il faut qu’ils jouent aux GI’s bears, soupira Gip.

Les bears étaient considérés comme les premiers conquérants. Leur histoire tenait toutefois bien plus de la légende que de faits avérés. Il n’existait aucune trace de leur existence, qui était censée remonter à trois millions d’années. Dans l’inconscient collectif, ils étaient des héros, qui avaient mis fin à des centaines de milliers d’années d’esclavage et d’exactions par une espèce dominante dont on n’avait pas davantage de représentation.

Gip ne vit pas immédiatement l’animal tapit au fond de la cage, aveuglé par le phare du drone. Il lui fallut s’approcher jusqu’à la grille.

Le jeune militaire eut un mouvement de recul.

– Bon sang, qu’est-ce que c’est que ça ? ! s’exclama Gip.

La créature était allongée sur le sol métallique de la bétaillère, recroquevillée en position fœtale. C’était une sorte de chimère monstrueuse, mélange cauchemardesque avec un primate. Mais ses bras et ses mains étaient plus courts que ceux des singes. En revanche, ses jambes paraissaient bien plus longues, terminées par un pied pourvu de cinq doigts à l’aspect atrophié. Sous la lumière crue, sa peau nue et lisse semblait pâle. Son crâne était recouvert de cheveux de couleur foncée et presque ras. Selon toute évidence, il s’agissait d’un mâle.

– Bon sang, répéta Gip pour lui-même.

Des pas lourds attirèrent son attention. Il allait se retourner lorsqu’on le héla.

– Professeur Sanger ! Professeur Sanger ! Mettez votre masque ! Cria une voix masculine anxieuse.

Gip n’eut pas besoin d’attendre que son interlocuteur se présente. Il le reconnut immédiatement.

Sérène Hoccon.

Il revint vers lui.

– Il ne faut pas… pas s’approcher. Il est couvert de virus et de bactéries.

Hoccon haletait. Il voulut ajouter quelque chose mais il n’avait plus le moindre souffle. Il posa une main sur sa poitrine et inspira par saccades.

– Le détecteur… 2653 germes pathogènes différents, dont 800 identifiés comme potentiellement létaux, avec 252… agents grippaux spécifiques à notre espèce, parvint finalement à dire Sérène Hoccon en lui tendant le masque.

Une bombe à microbes quoi… se dit Gip.

Il pensa immédiatement à un terroriste. Mais cela faisait plusieurs centaines d’années qu’il n’y avait plus eu d’attaques de ce type. Les groupuscules les plus radicaux avaient été anéantis, les autres s’étaient fondus dans la masse après des accords signés. Et de toute façon, il n’y avait jamais eu d’attaque Kamikaze.

N’empêche que cette créature pouvait rayer de la carte la moitié de la population par sa seule présence, si on en croyait les résultats du scanner. Et il n’avait jamais vu une telle chose.

La créature fut finalement transférée dans un container étanche et transportée dans le laboratoire du muséum d’histoire naturelle, section espèces allogènes, que dirigeait Gip.

Il refusa et – à sa grande surprise – obtint sans discussion qu’on n’irradie pas la bête au strontium pour éliminer les germes qu’elle transportait. Il était fort probable qu’elle n’y survivrait pas. Gip n’eut même pas besoin d’invoquer l’amendement 238 de la Constitution. Celui-ci disposait qu’il était interdit de mettre en danger l’intégrité physique et morale de toute créature vivante sur le territoire, qu’elle en soit effectivement originaire ou qu’elle ne provienne d’un autre satellite du système jovien. Cette interdiction ne souffrait d’aucune exception. Il haussa les épaules en y pensant. Les drones, eux, se fichaient bien de la Constitution lorsqu’ils attaquaient à l’arme létale… Quelle hypocrisie !

Avantage indéniable, Sérène Hoccon n’était pas un drone mais un fonctionnaire zélé, qui n’aurait jamais pris le risque de violer la dite Constitution.

Gip attendit que le container soit installé pour rentrer chez lui. Il était presque quatre heures du matin mais il n’eut pas envie de rappeler le taxi. Non seulement il avait des scrupules mais il avait aussi besoin de marcher.

Son appartement était très proche du Muséum. Une pluie de poussières très fines tombait sur la ville, signe que d’importantes collisions étaient survenues dans la stratosphère. Des quantités de débris des planètes de l’ancien monde circulaient encore dans la zone d’influence du système jovien et se percutaient cycliquement. Les plus gros matériels étaient bombardés automatiquement par le Système De Protection, le reste se heurtait au Tamis, sorte de filet qui achevait de pulvériser les morceaux en de fines particules. Celles-ci finissaient par le traverser et se dispersaient ensuite dans l’atmosphère.

Gip aimait bien regarder la pluie tomber. Ce spectacle lent et poétique faisait aussi le bonheur des plus jeunes. Au contact de la chaleur et de l’énergie produite par le corps, les poussières retrouvaient un certain magnétisme. Il suffisait alors de les malaxer pour les faire s’agglomérer et les façonner à son goût. Si on les délaissait, au bout de quelques minutes, elles retombaient en un petit tas poussiéreux.

Plongé dans ses pensées, il n’entendit pas immédiatement la sonnerie de son mobile virtuel.

Le retour à la réalité le fit soupirer. Quoi encore ? Une autre chimère ?

Il ouvrit sa main et effleura sa paume.

Devant ses yeux, un visage souriant apparut.

Elia

Elia travaillait avec lui au département des créatures allogènes. Il la connaissait depuis le début de sa thèse, une quinzaine d’années maintenant. A la fin de ses études, elle avait souhaité rester au Muséum, en dépit de la faiblesse du salaire et de l’absence quasi totale de perspective d’évolution. Il n’en avait rien montré mais il avait été aux anges lorsqu’elle lui avait demandé son appui à sa candidature. Depuis vingt-cinq ans qu’il dirigeait le département, il n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi brillant et motivé. Actuellement, elle était en mission dans le secteur des limbes boréales. Elle étudiait le comportement des panthères du même nom, en immersion complète.

Les panthères boréales étaient l’objet de tous les fantasmes. Elles ne laissaient personne indifférent, les uns les craignaient au delà du rationnel, souhaitant leur destruction, les autres les vénéraient, persuadés qu’elles étaient l’incarnation des divinités créatrices du nouveau monde. Entre les deux, un paquet d’individus les considéraient simplement comme des animaux magnifiques mais dangereux.

En dépit des risques, Élia avait choisi de vivre au milieu d’elles la plupart du temps. Elle avait refusé toute forme de protection vulnérante, se contentant de sa combinaison de survie et d’une carte d’invisibilité, si les choses tournaient mal. Mais les faits semblaient lui donner raison : en cinq ans passés au milieu du clan des montagnes d’émeraudes, elle n’avait jamais essuyé la moindre griffure, même des chatons. En revanche, dans la même période, elle avait été sévèrement mordue par un chat de gouttière…

Pour le grand public, qui la connaissait à travers ses documentaires diffusés sur le réseau des chaînes « nature », elle passait davantage pour une douce allumée que pour la scientifique brillante que ses pairs voyaient en elle.

– Salut Gip, alors, il paraît que tu as quelque chose d’intéressant ?

– Si tu m’appelles à quatre heures et que je ne te raccroche pas au nez, c’est que la réponse est oui. Mais comment tu sais ça ?

– Un type du ministère m’a appelée tout à l’heure, un certain Hoccon. Tu vois qui c’est ?

– Oui. Et qu’est ce qu’il t’a dit ?

– Qu’il y avait quelque chose de passionnant dans ton laboratoire… Je voulais savoir ce que tu en pensais avant de laisser mes panthères pour venir faire un tour ici.

– Passionnant, je ne sais pas. Totalement inconnu, ça, je peux te l’assurer. Je n’ai jamais vu une chose pareille.

– Hum… Effectivement… Je ne me souviens pas t’avoir jamais entendu dire un truc comme ça. Tu seras à quelle heure au labo ?

– Je rentre faire un sommeil compressé, je déjeune et j’arrive. Disons huit heures ?

– Ca me va.

– A tout à l’heure.

(To be continued… )

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6 réflexions au sujet de « La cage – Céline Tanguy (1er épisode) »

  1. Que voilà une belle idée !
    Merci de ce partage. Pour le moment je trouve ça intéressant, l’auteure a réussi à créer son univers dès le début, et ce n’est pas facile. En plus c’est plein d’idées, j’aime 😉

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